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Présentation : Le pion, une nouvelle d’espionnage

Illustration de l'article de présentation de la nouvelle Le pion
Voici la nouvelle qui, à ce jour, m’a demandé le plus de temps. Dans cette histoire, trois destins sont liés sans jamais se croiser, et tous vont connaître le basculement dans l’irrémédiable. Quelles épreuves nous préparent à commettre l’impensable de plein gré ? Quelles illusions nous poussent à remettre en question tout notre système de valeurs ?

Ce récit est résolument le plus long de mon recueil de nouvelles dédié à la planète Tzakatán, monde fictif de mes Chroniques essenaï. En tout, je crois qu’il m’aura fallu pas moins de trois années avant d’y mettre le point final ! Vous comprendrez sûrement pourquoi en lisant cet article. Ce n’est pas tant que l’intrigue a été difficile à accoucher, mais plutôt qu’elle était particulièrement ambitieuse pour une simple nouvelle.

Le pion, la genèse

L’idée de départ était un clin d’œil à mon roman, Les Portes de Tzakatán : j’avais très envie de développer un des personnages secondaires (voire tertiaires !). À l’origine, il n’était censé apparaître que dans une seule scène, mais il s’est finalement invité plusieurs fois dans cette aventure – comme cela arrive parfois lors du processus d’écriture.

C’est ainsi. J’ai beau être le chef d’orchestre, ce sont souvent les instruments qui me dictent leur mélodie. En d’autres termes, certains personnages finissent par prendre plus de place que d’autres, un peu comme un puzzle que je découvre moi-même, bien plus cohérent que ce que j’avais imaginé au début. Dans ces moments, je sais que toute résistance est inutile, car l’histoire est toujours la plus forte ! Je connais peu de moments aussi satisfaisants que ceux-là, lorsque tout s’aligne parfaitement, et que les actes, les faits et les motivations prennent soudainement un sens évident.

Enfin, il me fallait un troisième personnage, sacrifiable, issu d’une institution suscitant la méfiance, qui servirait à ce politicien de marche-pied vers le pouvoir. Quelqu’un de facilement manipulable : une idéaliste persuadée d’agir pour la bonne cause. Ce qui m’amenait à cette autre question, liée aux précédentes : comment en vient-on à basculer dans le terrorisme ?

Les protagonistes

Cet homme, c’est le sectateur un peu balot qui tente de coincer les héros du roman à plusieurs reprises. Il y avait quelque chose de tragique chez lui qui m’inspirait une certaine pitié, et je me suis demandé comment il en était arrivé là. Comment bascule-t-on dans l’extrémisme idéologique ? Quel parcours de vie, quels mensonges, quelles blessures ouvrent la voie à un chemin dont on ne revient que rarement ?

Un autre personnage piquait également ma curiosité. Celui-là, en revanche, était bien plus présent puisqu’il s’agissait d’un des antagonistes principaux : le gouverneur. Je l’ai toujours imaginé à mi-chemin entre le sénateur Sheev Palpatine de Star Wars (avant qu’il ne se sacre lui-même empereur) et Donald Trump : un homme politique froid, calculateur, cynique, dénué de toute empathie, entièrement tendu vers l’accession au pouvoir suprême, indifférent au reste. J’avais même commencé à lui donner un phrasé et un ton similaire à celui du Président états-unien, avant de me raviser et de le rendre plus subtil. Comment ce genre de personne parvient-elle à ses fins en bernant tous ceux sur son chemin, alors qu’elles sont généralement moins rusées qu’elles ne l’imaginent ? Par quelles complaisances un système permet-il l’avènement d’une dictature corrompue travestie en démocratie ?

L’intrigue

Voilà, j’avais mes protagonistes. Cette nouvelle serait donc une préquelle de mon roman, et j’avais envie cette fois-ci de me frotter au genre de l’espionnage. Après tout, il s’agissait du concept de mon recueil : pour chaque nouvelle, un genre littéraire différent.

Alors, j’ai lu La Compagnie de Robert Littel et L’alternative du diable de Frederick Forsyth afin de m’imprégner de l’ambiance littéraire, regardé les huit films Mission: Impossible avec Tom Cruise pour leur gestion des scènes d’action, j’ai aussi joué à trois Assassin’s Creed (Origins, Mirage, Shadows, vraiment excellents, par ailleurs) dont je me suis inspiré pour certains passages.

Enfin, pour répondre aux questions posées plus haut, j’avais besoin de prendre le temps pour entrer dans la psychologie des deux personnages principaux, le simple sectateur et le politicien. Deux statuts sociaux très différents, le premier dans l’ombre et le second en pleine lumière. Je décidai alors de suivre leur parcours parallèle ; en apparence, ils ne se croisent jamais. Pourtant, leurs destins sont intimement liés et servent une intelligence qui reste dissimulée, inaccessible.

Comme le sectateur est âgé de vingt-cinq ans dans mon roman, j’ai souhaité remonter à trois âges-clés : cinq, douze et vingt ans. De l’innocence au basculement. En conséquence, j’ai exploré l’ascension du politicien au poste de gouverneur (l’équivalent de Président pour la France) aux mêmes époques. J’avais mon histoire : trois destins, trois époques, un point de convergence.

Un titre qui s’est imposé naturellement

Pour ce qui est du titre de cette nouvelle, Le pion, il est au singulier mais, entre nous, il décrit assez bien la position de chacun des protagonistes. Chacun se croit aux commandes, mais chacun place sa confiance au pire des endroits, et chacun oublie une vérité pourtant évidente : aux échecs, le pion est généralement la première pièce sacrifiée.

Car sur cet échiquier, l’un tire son épingle du jeu, un autre se heurte à une stratégie inattendue, et le dernier ne parvient pas à s’échapper d’une voie toute tracée. En le comprenant trop tard, ils se font l’instrument d’une volonté occulte, tirant les ficelles dans l’ombre d’un dessein bien plus vaste. Il y aura toujours un plus gros poisson que soi dans l’océan.

Il n’est ni victime, ni bourreau ; seulement l’affirmation de Qui Je Suis

Chacun de mes récits illustre un aphorisme, et celui-ci ne fait pas exception. J’ai choisi celui-là que j’avais déjà abordé dans Les Portes deTzakatán, afin de l’approfondir. Prenons un peu de temps ici pour l’explorer, car c’est un message qui peut sembler difficile à comprendre selon le point de vue.

En effet, comment se dire qu’il n’y a ni victime, ni bourreau face à un enfant violé, un nourrisson battu, quand notre vie est bouleversée par une catastrophe naturelle, ou amputée par la guerre ? On peut la ressentir comme une violence supplémentaire, un déni de notre souffrance et de sa réalité.

Et ce choc est sain. Il nous rappelle que cette maxime appartient au registre métaphysique, celui de la conscience absolue, où tout n’est qu’expression d’un même Être se découvrant lui-même (ce que certains appellent le Soi, l’âme, le Tao, ou parfois Dieu). De ce point de vue, les catégories de victime et de bourreau se dissolvent dans une unité plus profonde, deux polarités du même mouvement d’existence qui s’expriment grâce à l’illusion de la séparation. C’est une affirmation métaphysique, et non morale. Elle n’est pas faite pour être opposée à qui souffre, mais pour être découverte par qui cherche.

Car deux plans distincts ne doivent jamais être confondus. Le plan absolu dit : à la racine de tout, il n’y a que l’Être qui s’expérimente lui-même. Le plan humain, relatif, dit : la souffrance est réelle, l’injustice existe, la responsabilité s’applique. 

Utiliser une vérité haute pour esquiver la réalité incarnée, les traditions spirituelles sérieuses connaissent ce piège : elles l’appellent le contournement spirituel. Le bouddhisme, notamment, le nomme le piège de l’éveil.

Un contournement spirituel, c’est vouloir zapper le voyage pour arriver directement à destination. Or, ce n’est que par le voyage qu’on arrive vraiment à destination. Par exemple, c’est expliquer à quelqu’un qui vient de perdre un être cher dans un accident causé par une personne ivre : « tout arrive pour une raison, même si tu ne comprends pas tout de suite. Tu avais besoin de cette expérience pour évoluer. Lâche prise, pardonne, et tu guériras. » Ce n’est pas tant que l’idée soit fausse sur le plan métaphysique, mais surtout qu’elle est utilisée au mauvais moment, au mauvais endroit, par la mauvaise personne. Elle invalide la douleur légitime, précipite un processus qui ne peut être que lent et très intime, culpabilise indirectement celui qui souffre s’il ne parvient pas à pardonner, et dispense l’interlocuteur de simplement être présent. Si l’autre peut soigner, seul soi est capable de guérir. C’est un processus qui ne peut s’accomplir que lorsque nous sommes prêts à l’accueillir.

Cette maxime n’est donc pas faite pour être dite à qui souffre, mais pour être traversée intérieurement, librement, jamais imposée de l’extérieur. C’est un chemin intime et personnel, au moment où nous nous sentons prêts, qui nous offre la possibilité du choix : dépasser le statut de victime ou de bourreau. L’opportunité d’une libération en refusant de se laisser enfermer dans une identité simpliste. Elle ne nie pas ce qu’on a fait ni ce qu’on a subi, elle exprime la volonté de se reprendre en main, de se réinventer, et murmure : « tu es plus grand que ce que tu as fait ou subi ».

C’est une invitation à contempler l’absolu au cœur de notre libre-arbitre souverain. L’acceptation de la réalité afin de la transcender, sans altérer la responsabilité morale des actes – qui reste intacte. Car, si l’on croit au libre-arbitre, alors il ne peut qu’être intégral et non partiel ; comment imaginer, dès lors, qu’on puisse nous imposer une expérience à laquelle notre âme, notre Soi, n’a pas consenti, si difficile soit-elle ? 

Enfin, cette maxime résonne également dans ce qu’on appelle le triangle dramatique (aussi appelé le triangle de Karpman) : il s’agit du scénario relationnel typique d’un cycle de domination entre victime, persécuteur et sauveur. Lorsque nous adoptons l’un de ces rôles en société, nous entraînons nos interlocuteurs à jouer un des deux rôles complémentaires, ce qui est souvent utilisé à des fins de manipulation pour enfermer quelqu’un dans un rôle figé. Mais un rôle reste une fiction, aussi cruelle soit-elle, et il nous appartient d’en prendre conscience afin de nous en extraire.

Au cœur du récit, le basculement

Honnêtement, je pense qu’il y avait assez de matière pour un roman entier. Le défi a donc été d’aller au plus court, de ne pas se perdre et de planifier uniquement les scènes utiles à l’aphorisme. J’ai donc lourdement remanié mes premières idées, qui m’auraient emmené trop loin – de plus, lors de l’écriture, ce qui semblait fonctionner dans mon canevas ne marchait pas toujours lorsque j’entrais dans les détails. Cela arrive assez souvent ; je décris sommairement l’action de chaque scène avant de les écrire, mais au final, les personnages ou les environnements me conduisent ailleurs, vers une situation plus naturelle.

Avec ce double triptyque (personnages et époques), il me fallait donc trois actes dans cette histoire pour en sceller la symétrie. Trois personnages, trois époques, trois actes. Je me permettrai ici un modeste divulgâcheur : j’avais très envie d’aborder le récit par la mort d’un des trois personnages ! Je trouvais intéressant qu’une scène de fin fasse l’ouverture, ce qui s’avère très symbolique quant à son propos et illustre parfaitement ce que j’imagine non pas de la mort, mais du fait de mourir – ce qui est très différent. Que se passe-t-il à ce moment précis de basculement dans l’irrémédiable ? Encore une fois, il s’agit de la même question.

Je vous en livre une réponse très personnelle dans ce court extrait de Le pion, désormais disponible sur ce site ! 

Et vous, avez-vous déjà lu des récits qui explorent cette frontière entre victime et bourreau ? Dites-le moi en commentaire, et partagez cette nouvelle autour de vous pour me soutenir 🙏

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