Des histoires. Des chansons. Un univers.

Le pion

À travers trois époques, trois destins s’entrecroisent et basculent dans un extrémisme irrévocable.

Illustration de la nouvelle Le pion

Nouvelle

« Il n’est ni victime, ni bourreau ; seulement l’affirmation de Qui Je Suis. »

Une Sentinelle technomage qui agit dans l’ombre au service d’un culte malfaisant ; un politicien qui ne recule devant aucune turpitude afin d’accéder au pouvoir suprême ; un jeune homme brûlant de percer un mystère qui a marqué son enfance et son adolescence.

Trois destins. Trois époques. Un point de convergence.

De compromission en trahison, pour un idéal ou pour fuir ce qui les hante, chacun finit par consentir à l’impensable. Mais à trop se concentrer sur sa propre case, le pion finit par perdre de vue l’échiquier, et oublie qu’il est souvent le premier sacrifié. Car le chemin menant à l’extrémisme commence par le pire des mensonges : celui qu’on se raconte à soi-même.

Je vous présente les coulisses de son écriture dans mon article Le pion, une nouvelle d’espionnage.

Extrait

Une douleur foudroyante fit disparaître le monde. Son cœur venait d’exploser. Un froid surnaturel embrasait tout son corps et engourdissait son esprit. Les yeux écarquillés, incapable de hurler l’effroi et la souffrance, Siyanā se sentit basculer dans le vide.

Non. Elle ne tombait pas. C’est le vide qui la happait, l’extirpait hors de son enveloppe physique. Alors qu’elle commençait à comprendre ce qui lui arrivait, sa vie se mit à défiler à rebours.

La trahison. Le bal. Le manoir. La mission. La semaine dernière. Le mois dernier. L’année dernière. Le Culte. Yoshaya. Ses débuts dans la guilde. Campaxh. Ses études. Son adolescence. Son enfance. Ses parents… Rien ne manquait au bilan exhaustif de près de deux milliards de secondes.

Ce n’était pas tout à fait comme un film rembobiné ; chaque scène, chaque moment – chaque pensée, même – gisaient figés, hors du temps, présents au sein d’une éternité indélébile qui s’offrait à son examen. Le musée de sa propre vie exhibait sans ambages chaque décision, chaque choix de son incarnation.

Il n’y avait plus d’endroit. Plus de temps, non plus. Elle glissait au-delà de ces concepts. Quant à l’horreur, elle s’était évaporée. Siyanā naviguait déjà dans une sorte de sérénité, s’enivrait d’une clairvoyance inédite à mesure qu’elle prenait de la hauteur. Tout devenait limpide. Elle n’était plus Siyanā : elle redevenait bien davantage. Chacun de ces instants s’emboîtait parfaitement dans un puzzle immense dont elle voyait maintenant la trame. Cette vie. Ce puzzle avait toujours été là. Elle n’avait fait que le parcourir, pièce par pièce, au raz du sol, à l’aveuglette, durant toutes ces années.

Était-ce donc cela, mourir ? 

Ce n’était pas si terrible, finalement. Rien ne la pressait plus. Rien ne l’effrayait plus. La peur de la mort avait même servi à la mener jusqu’à l’heure fatidique. Elle le comprenait pleinement : la peur est superflue puisque tout est déjà là. D’une certaine façon, tout arrive simultanément.

Elle aurait souri, si elle avait encore eu un corps physique. Tout était bien. Tout était parfait. D’ailleurs, tout avait toujours été parfait. Les joies, les peines, la souffrance, le bon, le mauvais… Oui, tout fut utile.

Quel horrible constat ! Et splendide à la fois. Horrible, car ramener tout ce qui fait la beauté, le sel, la joie d’une vie à une vulgaire fonction utilitaire est effrayant ; splendide, car tout ce qui a été vécu, dans sa moindre insignifiance apparente, a contribué au Grand Œuvre. Rien n’est jamais perdu. Oui. Au fond, il n’y a ni bon, ni mauvais : juste de l’utile. Utile à se construire, à poursuivre la voie, à aimer, à choisir, à expérimenter, à apprendre. À vivre.

Tout est utile à la vie.

Vivante, elle n’avait pas saisi la perfection de cette trame : elle était trop occupée à regarder ailleurs. D’aucuns auraient dit « regarder au mauvais endroit », mais il n’y a pas de mauvais endroit ; juste des moments plus ou moins propices. Si l’on n’est pas prêt à accepter le réel, l’esprit le travestira en fable plus commode. Un réflexe de protection, un verre teinté qui protège l’œil de la brûlure du soleil.

Mais même cet artifice avait servi son dessein, nécessaire pour cheminer jusque là et prendre fin à cet endroit, à ce moment précis. Ici et maintenant. Cette soudaine clarté exposait le rôle qu’elle s’était choisi, pour elle-même et parmi les autres. Tout se révélait tellement évident, simple et parfait ! Mourir, ce n’est pas disparaître : c’est devenir omniprésent.

Elle est désormais à chaque instant de cette vie en même temps. Rien ne la presse. Rien ne sera jamais perdu. Tout est là.

Quel réconfort ! 

Tandis que l’euphorie l’élevait vers la lumière dans un feu d’artifice d’extase et d’accomplissement, son corps sans vie heurta lourdement le sol.

Illustration de la nouvelle Le pion
Le bal. Le manoir. La mission. Ses études. Son enfance… Rien ne manquait au bilan exhaustif de près de deux milliards de secondes.

Les ordres avaient été clairs : tout d’abord, elle devait s’asseoir sur le banc situé sous le grand arbre dominant le lac, près du canal ouest. Comme prévu, d’épais nuages pesaient sur le parc et toute la capitale, occultant la lueur des lunes d’une chape monolithique. Seuls de rares fanaux et bâtiments s’élevaient par-dessus les cimes des arbres, ainsi que le sommet des trois pyramides, au sud. Leurs trois grands satellites flottaient dans le ciel charbonneux, grands prismes reflétant les lumières de la ville. L’air était frais et le parc presque désert – les festivités données par le Prime Édile retenaient l’essentiel des noceurs vers les Marches, un autre quartier de la ville.

Siyanā réajusta sa capuche à l’approche d’une silhouette émergeant de l’ombre. La silhouette s’assit à sa gauche, en silence. Elle déposa un sachet en tissu sur le banc, entre eux deux. Siyanā ne tourna pas la tête. D’un geste discret, elle le ramassa, le glissa dans sa poche, se leva puis s’éclipsa. Le temps était compté.

Elle connaissait par cœur son itinéraire ainsi que l’emploi du temps exact du personnel qu’elle allait devoir éviter : une Sentinelle technomage était formée à ne jamais rien laisser au hasard. Qui pourrait la soupçonner ? Sa couverture était parfaite.

Depuis plusieurs années, son équipe assurait très officiellement la surveillance et la sécurité des installations de la guilde dans la capitale. Du fait de son rang, les subtilités des bâtiments technomagiques n’avaient presque plus de secret pour elle ; dès lors, s’introduire incognito dans le manoir du Prime Édile, un édifice foncièrement quelconque sans aucune modification dimensionnelle, serait une formalité ! D’autant qu’elle avait mémorisé le plan des étages et procédé à plusieurs repérages des alentours. Sans aucun doute, elle y arriverait même les yeux bandés et une main attachée dans le dos.

S’y introduire n’était pas le problème, mais plutôt éviter de se faire détecter – ou pire, identifier – une fois sur place. Il n’y aurait qu’un seul essai. C’est pourquoi cette date avait été choisie : en ce soir d’anniversaire de la cité, le personnel de maison était réduit au minimum. Sans compter que l’attention serait divertie vers les réjouissances en l’absence du maître des lieux.

Alors qu’elle approchait de la haute clôture ouvragée qui marquait l’entrée de la propriété, à la pointe sud-ouest du parc, Siyanā marqua une halte.

Des pennons, étendards et autres décorations ornaient les grilles ainsi que la façade, éclairés par des globes aux flammes dansantes. Elle s’adossa dans l’ombre contre un grand yumpal aux branches théâtrales et s’accorda un instant de contemplation.

Par certains égards, ce tableau lui rappelait l’orphelinat. Aucun oripeau ne suffisait à camoufler l’austérité qui suintait de cette architecture. Devant elle se tenait le symbole de tout ce qu’elle détestait en ce monde, l’origine de tous les maux : la corruption des élites auto-proclamées.

Mais ce règne arrivait à son terme. Le Culte ourdissait sa chute, et elle était une de ses fidèles mains qui rétablirait une justice en ce monde.

Elle ferma les yeux, prit une grande bouffée de cet air frais qui charriait le parfum de l’humus mêlé à la brume naissante, puis entreprit d’escalader la clôture. Elle savait comment déjouer la sécurité extérieure, connaissait l’endroit le plus propice à une infiltration. Féline, elle se laissa tomber au sol sans un bruit. Sa concentration éclipsa les clameurs lointaines des festivités.

La trappe menant aux caves dans sa ligne de mire, elle traversa les jardins tel un spectre, fidèle à la légendaire discrétion de sa caste. Le verrou ne résista pas ; comme attendu, le point d’entrée céda. Elle coula dans l’ouverture, referma le battant et se redressa à moitié au pied de l’escalier, sur le qui-vive.

Elle souffla sur cette mèche blanche qui lui tombait toujours dans l’œil et tenta de percer l’obscurité. En vain. Elle ôta alors sa capuche, révélant une paire de lunettes crâniennes qu’elle bascula sur son nez, puis activa le filtre de vision nocturne.

Toujours penchée en avant, à l’affût, elle se remit en mouvement. Rien ne l’intéressait ici, sinon la porte qui menait à la section des appartements privés du Prime Édile. Le plan n’avait pas menti, tout était conforme ; il lui fut aisé de se repérer et d’avaler les marches qui la mèneraient à sa destination.

Derrière la porte, elle releva ses lunettes puis colla son oreille contre le vantail en bois. Lentement, elle l’entrouvrit – le mécanisme à galandage fit coulisser le panneau dans le mur. Le temps de laisser ses pupilles boire la lumière, la voie paraissait libre. Elle remit sa capuche. Deux voix discutaient un peu plus loin, mais à en juger par leur atténuation, elles étaient statiques dans une autre pièce. Il fallait rester très prudente.

Les épais tapis s’avérèrent de fidèles complices et elle ne tarda pas à faire glisser la porte du bureau à l’étage supérieur sans que quiconque ne soupçonnât sa présence. La porte refermée, elle fit basculer l’oculaire droit de ses lunettes avec l’aisance de l’habitude et commença sa recherche dans la pénombre de la nuit. Les flammes des lampadaires tressaillaient derrière les hautes fenêtres flanquées de lourds rideaux, et jetaient des ombres vivantes autour des bibelots sur le grand bureau.

Conformément aux instructions, elle examina la bibliothèque. Un bruit dans le couloir ! Elle tourna la tête vers la porte, se figea. Quelqu’un ? Elle s’accroupit. Attendit une bonne minute. Rien. Tout allait bien. Elle reprit sa quête. Le voilà ! Elle tira le gros volume sans déranger la poussière, sortit le cristal du sachet récupéré sur le banc, le plaça contre le fond du meuble, puis remis consciencieusement le volume en place.

Mission accomplie.

Extraction.

Elle releva l’oculaire désormais inutile et revint sur ses pas. Si seulement elle pouvait utiliser sa clé de transit ! Mais les ordres avaient été spécifiques : aucune trace de technomagie ne devait être détectable.

Brusquement, des voix et des pas. Deux, peut-être trois personnes.

Elle bondit vers la porte qui donnait sur la chambre adjacente et s’y faufila juste à temps.

— Fouille le bureau, grogna une voix sévère. Je vais voir si elle s’est cachée à la cave ! 

Un rai de lumière filtra sous le vantail. Plaquée dos contre la porte, Siyanā encaissa le choc. Ils savaient qu’elle était ici ! Précisément dans cette pièce. Pourtant, elle était certaine de n’avoir pas été repérée. Il n’y avait aucun système de surveillance actif. Avait-elle été trahie ? 

Elle aurait tout le temps de tirer au clair cette affaire plus tard ; s’échapper s’avérait prioritaire. Elle parcourut la pénombre du regard. Son plan initial compromis, la fenêtre était sa seule solution de sortie.

Des pas s’arrêtèrent juste derrière la porte. Elle s’écarta, se tint prête. Le vantail glissa dans le mur. La lumière inonda la chambre. Un homme passa le seuil.

Sans bruit, avant même d’avoir compris ce qui lui arrivait, il s’effondra, retenu dans sa chute par la prise de Siyanā. Pas le choix ! Elle ne pouvait pas se laisser capturer ni reconnaître ; à son réveil, ce garde en serait quitte pour quelques jours de douleurs à la nuque.

Elle traîna le bougre dans la chambre, referma la porte et accueillit l’obscurité. Il fallait se hâter, car si l’autre garde ne la trouvait pas à la cave, il aurait tôt fait de surveiller l’extérieur – si ce n’était déjà le cas ! Prudemment, elle ouvrit la fenêtre, bascula de nouveau l’oculaire de ses lunettes et passa la tête dehors. Le filtre de détection n’indiquait aucun danger visible. 

De ce côté-ci de la villa, il faudrait traverser l’esplanade d’honneur ainsi que le parc intérieur avant de rejoindre la haute clôture… Le risque était trop grand, même avec cette brume falote. Mieux valait rejoindre l’arrière du bâtiment par-lequel elle était entrée.

Trêve d’hésitations. Elle monta sur le rebord de la fenêtre puis, usant de l’architecture à son avantage, se hissa sur le toit.

BOUM ! 

Une détonation suivie d’un vif éclat rouge la fit s’aplatir. Un feu d’artifice ! Plus loin vers le centre-ville, la fête battait son plein. Quelle frayeur ! Siyanā prit un instant pour respirer, tandis que d’autres lumières en contrebas, plus proches, s’animaient sur l’esplanade : la traque était lancée.

Précautionneusement, elle se releva et gagna le côté donnant sur les jardins d’agrément. Les grands arbres qui bordaient le domaine offraient l’échappatoire la plus discrète. Elle repéra un arbre massif dont les épaisses branches s’étendaient presque jusqu’au toit. De l’autre côté, des voix s’élevèrent – elle devait se presser.

Elle s’approcha du bord, évalua la distance en pestant intérieurement de n’avoir pas emporté son grappin. Le saut était risqué, mais elle s’y résolut. Ce ne serait pas le premier, et probablement pas le dernier. Allez !

Siyanā recula, inspira profondément, prit son élan et sauta. Ses mains gantées agrippèrent la branche, son corps se balança un instant avant de se stabiliser. Le bois craqua, tint bon, mais pour combien de temps ? Elle grimpa prestement dans le branchage, s’égratigna le visage au passage. Répartissant son poids au mieux, elle se fraya un chemin vers le tronc principal, grimpa sur l’arbre adjacent, progressa lentement mais sûrement vers la clôture, puis atteignit finalement une branche robuste qui la surplombait.

Toutes les fenêtres de la villa s’illuminèrent les unes après les autres, tandis que plusieurs gardes se mirent à fouiller les jardins. « Un personnel réduit au minimum… », souffla-t-elle, amère. On l’avait dupée. Ombre silencieuse, elle se laissa glisser au sol le long du métal glacé puis s’accroupit.

Sans se retourner, elle disparut dans les buissons du parc.

Illustration de la nouvelle Le pion
Des pennons, étendards et autres décorations ornaient les grilles ainsi que la façade, éclairés par des globes aux flammes dansantes.

Le palais était en fête. Tout ce que la ville comptait de notables et de dignitaires, de responsables régionaux et de représentants des cultes était invité. Tiré à quatre épingles, le verbe sophistiqué, la morgue altière, cet entre-soi gavé élevait la fatuité à des sommets toujours plus abyssaux, pensa Siyanā. Elle enfouit son mépris envers ces parasites sous son plus beau sourire.

Errant dans cette bourgeoisie compassée, elle ne dénotait pas : sa robe de soirée – élégante mais suffisamment sobre pour ne pas attirer l’attention – offrait au regard un sautoir serti de pierres semi-précieuses, sa coiffure au chignon complexe découvrait sa nuque halée. Seule une égratignure à la joue, estompée par un habile maquillage, témoignait de son aventure en début de soirée.

À peine arrivée, elle languissait déjà de s’éclipser loin de cette mascarade. Elle devait d’abord retrouver son contact, qui lui transmettrait de nouvelles instructions : la mission n’était pas terminée. Elle ne connaissait pas la personne qui allait l’aborder ; le secret et la discrétion étaient la norme au sein du Culte obsidien. Cela protégeait ses zélotes en cas d’imprévu, et assurait le succès de leur entreprise.

Au centre de cette cour où les paons déployaient leur plus belle roue, Pukal M’ningi rayonnait d’aisance ; le Prime Édile cabotait d’îlot en archipel, d’œillade complice en éclat de rire, superbement à l’aise dans son élément. Siyanā l’observa à la dérobée. Dire qu’elle serait l’instrument de sa chute ! À cette pensée, son sourire se fit sincère. Cela valait tous les sacrifices, y compris de jouer cette infecte arlequinade.

Après un verre offert par un serveur et deux danses avec de parfaits inconnus qui s’estimaient fameux, elle s’isola près d’une alcôve de la mezzanine, à l’étage. De là-haut, elle profitait d’une vue plongeante sur la salle de bal.

— Ces danseurs sont pareils à la flamme qui vacille dans le vent, ne trouvez-vous pas ? 

Occupée à scruter les invités à la recherche d’un indice, elle n’avait pas senti l’homme s’approcher de son épaule. Intriguée, elle pivota vers lui, se fendit d’un faible sourire en plongeant dans ses yeux : 

— La flamme peut vaciller, mais jamais ne s’éteint.

— Puisse son éclat guider les âmes perdues, répond-il en levant son verre. Venez.

La phrase-code était exacte. D’un geste courtois, l’homme désigna la vaste terrasse tandis que Siyanā lui emboîta le pas.

— Le colis ? questionna-t-il à voix basse.

— Livré.

Elle décida de ne pas mentionner les complications qu’elle avait déjouées afin d’observer attentivement le comportement de son contact. Comme il ne montra pas le moindre signe d’étonnement ni aucune micro-réaction alarmante, elle le jugea fiable. Il sortit une enveloppe d’une poche intérieure de sa veste, qu’il lui tendit.

— À n’ouvrir qu’après le discours du Prime Édile.

Elle la glissa dans son sac-à-main. Une mondaine au chapeau tapageur les salua d’une moue creuse en les croisant. Alors, l’homme s’écarta de Siyanā et, haussant la voix en la dévisageant, déclara : 

— Si vous voulez porter un toast, vous devez d’abord en parler à l’intendant.

Un quoi ? Un sinistre pressentiment la saisit. L’attitude de l’homme avait changé du tout au tout. Soudain, une douleur fulgurante lui déchira l’épaule. La femme au chapeau hurla, épouvantée. L’homme lâcha son verre en feignant la stupeur.

Un carreau d’arbalète venait de se planter dans son omoplate.

Siyanā sentit un feu se répandre dans son corps. Son bras était déjà paralysé. Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Son regard stupéfait se porta de nouveau sur l’homme. Elle comprit. Le trait était empoisonné. La douleur fusait vers son cœur cependant que les sons s’évanouissaient. L’univers ralentissait autour d’elle.

Un linceul d’obscurité la couvrit.

Elle ne saurait jamais le fin mot de l’histoire.

Elle n’apprendrait pas qu’elle a creusé sa propre tombe. Qu’elle n’était qu’un pion sur un échiquier d’une ampleur insoupçonnable.

Elle ne lirait pas dans les journaux que l’enveloppe contenait le discours d’une femme aux abois comptant révéler au grand jour sa relation secrète avec le Prime Édile. Elle ne suivrait pas les développements de l’enquête, les traces de son effraction, la perquisition à son propre domicile où l’on trouverait des lettres qu’elle n’a jamais écrites ni reçues de cet édile qu’elle ne connaissait que de nom.

Elle ne découvrirait pas que le cristal de données qu’elle a si habilement caché contenait les enregistrements de transactions occultes pour un tueur à gages, celui-là même qui venait de remplir son contrat, avec tous les détails de son propre assassinat, à l’instant, parmi des preuves falsifiées de détournements de fonds.

Oui, elle avait été trahie. Au-delà même de ce qu’elle aurait pu imaginer. Car nul « dieu » de ce culte qu’elle avait embrassé ne l’attendrait dans l’au-delà.

Pourtant, peut-être aurait-elle sourit : elle serait bel et bien l’instrument de la chute de ce politicien. Cela ne valait-il pas tous les sacrifices ?

Illustration de la nouvelle Le pion
Le palais était en fête. Tout ce que la ville comptait de notables et de dignitaires, de responsables régionaux et de représentants des cultes était invité.

— Cette sale affaire, c’est un mal pour un bien, c’est moi qui te le dis ! Y a rien de bon qui nous viendra de ces technomages. M’ningi n’avait pas la poigne. Et crois-moi, je l’ai vu de près, l’animal ! Avec ses airs doucereux, à nous parler comme à des domestiques. Quand je pense à ce qu’il trafiquait dans notre dos à tous… Si ça tenait qu’à moi, je l’aurais fait exécuter. Ça mérite la mort, ces politiques qui nous trahissent. Je te parie qu’ils l’ont mis dans une cellule bien confortable. Et bien protégée, par-dessus le marché ! Tiens, je demanderai aux gars. 

Maman, qui tissait une draperie avec application, répondit distraitement :

— Si ça ne tenait qu’à toi, il ne resterait plus beaucoup de dirigeants dans le pays…

Papa posa son journal.

— Seulement les vrais patriotes ! Ceux qui se rappellent qu’ils sont là pour nous servir, pas pour se servir !

— Je crains que tu n’en demandes beaucoup.

— Kukunkál, lui, il nous comprend. Il le disait depuis un moment, que le Prime Édile était véreux. Qui l’a écouté ? Personne. Même les gars n’y croyaient qu’à moitié.

Akmay cessa d’écouter quand il décida que sa petite poupée devait dompter ce terrible cryptosaure qui menaçait d’enrager. Il trouvait que les discussions des grands perdaient de leur intérêt dès qu’ils commençaient à hausser le ton. Quel attrait trouvaient-ils à ces épanchements ? Peu de choses s’avéraient plus ennuyeuses.

À cinq ans, Akmay écoutait beaucoup.

Il savait qu’il n’était pas un petit garçon comme les autres.

Tout d’abord, il n’affectionnait pas la compagnie des enfants de son âge – son imagination faisait un bien meilleur camarade de jeu. Les garçons étaient bruyants, fades, chahuteurs… On ne peut pas jouer correctement quand on ne tient pas en place ! Quant aux filles, elles l’impressionnaient. Elles avaient quelque chose de foncièrement étranger. D’inatteignable. Il les voyait nimbées d’un mystère qu’il n’était pas encore prêt à percer. 

Ensuite et surtout, quand ils n’étaient que tous les deux, maman l’appelait sa « merveille ». En secret, comme on ouvre un écrin à l’abri des regards pour admirer un joyau inestimable. Ce n’était pas rien ! Une merveille. À chaque fois, ce mot le faisait vibrer d’une excitation que seuls les chasseurs de trésors connaissaient ; quelque part en lui, soustrait à la vue du quidam, devait se cacher une singularité que seule maman parvenait à voir.

Quel mystère ! Il ne savait pas ce qu’il avait de merveilleux (il se trouvait plutôt banal), mais si maman le disait, elle devait avoir raison. Tant pis s’il ne comprenait pas. Car personne d’autre ne l’appelait ainsi et, surtout, c’est à lui que maman réservait ce surnom. Pas même à Ukúti, son grand-frère.

Ukúti, lui, faisait la fierté de papa. C’est vrai qu’il savait se battre – à huit ans déjà (on lui en aurait donné onze et demi), il était en bonne voie de devenir champion de lutte de sa catégorie –, et cela plaisait beaucoup à papa. Akmay ne comprenait pas trop pourquoi, mais la plupart des autres enfants avaient l’air de trouver cela important et admirable.

Akmay n’aimait pas se battre. Il savait qu’il n’aimerait jamais cela. Il n’avait pas non plus une grande appétence pour l’école, où il s’évertuait à rester aussi invisible que possible. Il faut dire que la vie est moins facile quand on est sourd d’une oreille ; entre les moqueries, les cruautés quotidiennes et les conversations qui se muent vite en brouhaha, il répugnait à se faire remarquer et avait appris très tôt à faire profil bas.

Il préférait jouer seul au square, escalader les formations de rochers qui lui paraissaient monumentales, donner des graines aux oiseaux afin de les approcher et, peut-être un jour, de les apprivoiser. Qu’y avait-il de plus majestueux et mystérieux qu’un oiseau ? Deux oiseaux, sans doute.

Mais ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était quand maman l’emmenait au parc, près du grand lac en forme de haricot. Cette étendue d’eau le fascinait. Les reflets changeants, les poissons si rapides (comment faisaient-ils pour ne jamais se heurter les uns les autres ?), les pierres multicolores qu’on distinguait près des berges… Tout un monde inconnu se nichait sous cette étendue à peine troublée.

Malheureusement, il n’avait pas le droit de s’y baigner ; comme il avait hâte d’apprendre à nager ! Quand il serait grand, il partirait explorer l’univers aquatique.

Un jour qu’il crapahutait dans le square près de chez lui, il remarqua un corbeau au comportement étrange. L’animal, posé à quelques mètres, était particulièrement grand – il lui arrivait presque au nombril. Intrigué et impressionné, Akmay se figea. Le corbeau inclina sa tête, le fixa de son œil noir. Il croassa doucement, fit deux pas puis s’éleva en trois coups d’ailes pour se poser sur un rocher, en hauteur.

Akmay entreprit de le rejoindre.

Pour avoir grimpé de nombreuses fois sur ces montagnes imaginaires, il assura ses prises sans hésitation et se hissa vers ce curieux volatile, qui l’entraîna plus haut encore. À mi-hauteur, son pied glissa. Il se rétablit presque aussitôt sur ses avant-bras, le souffle coupé. Il poursuivit l’ascension. Il atteignit finalement « sa plateforme », qu’il aimait rejoindre pour rêvasser. Il n’était encore jamais allé au-delà car, du haut de ses cinq ans, le point de vue qu’offrait cette terrasse à peu près plane était vertigineux – de surcroît, maman lui avait interdit de monter au-delà. Il s’assit, un peu essoufflé.

Mais le corbeau, perché au sommet de la formation rocheuse, croassa de nouveau. Akmay leva la tête, grimaçant sous le soleil. L’oiseau l’appelait, c’était évident. Mais il n’avait jamais osé grimper plus haut ! Il regarda en bas. Puis en l’air.

Croââââ !

Le craillement falot se fit languissant. Était-ce une raillerie ou un encouragement ?

Akmay ferma les yeux. Après tout, maman ne saurait pas. Il prit une longue inspiration, les rouvrit, et se décida à vaincre le sommet. Il se leva sur ses petites jambes, s’appuyant sur la roche, observa la paroi sous différents angles. Il repéra ses prises, puis se lança à la conquête de son mont Tzeltixán. Le corbeau, penché, l’observait. Quand l’enfant approcha, l’oiseau disparut derrière un rocher.

Akmay, la mâchoire serrée, se força à ne pas regarder vers le bas. La pierre chaude qui lui effleurait le visage avait une plaisante odeur ferreuse. Quand il finit par atteindre sa destination, il se retourna et s’assit au bord, haletant. Les jambes dans le vide, il dominait les arbres du grand square. Comme on voyait loin, de ce perchoir ! On devinait presque le canal nord de la ville, ainsi que le mur d’enceinte.

Il se retourna et se mit à quatre pattes sur le rocher, qui offrait un dos accueillant aux gibbosités saillantes : ce n’était pas encore le sommet ! En retrait, la roche continuait à s’élever. Il trouva une longue plume noire. Elle était posée, tel un cadeau. Il la ramassa. Sous le soleil, elle chatoyait presque. Il prit un moment pour l’admirer, puis la mit à son oreille.

Où était donc passé le corbeau ? Toujours à quatre pattes, il s’avança lentement vers une large anfractuosité qui balafrait le roc. Elle était assez large pour qu’un grand oiseau pût s’y glisser. Ou un jeune enfant. Il s’approcha précautionneusement, passa sa tête à l’intérieur. Ce n’était pas si sombre ! Le boyau descendait et faisait un coude vers la droite, une lueur y chassait les ténèbres. Il y avait une drôle d’odeur. Comme ce passage piquait sa curiosité, et qu’il n’était tout de même pas monté si haut pour rien, il convint de pousser plus loin son exploration.

Il se glissa à quatre pattes dans cette crevasse, la tête basse, progressant lentement. La lueur venait d’un trou dans le plafond d’une grotte étriquée ; un petit garçon aux cheveux noirs était assis en tailleur, au centre, en plein dans le puits de lumière. Immobile, la tête légèrement inclinée sur le côté, sans expression notable, il fixait Akmay qui s’extirpait de la crevasse.

D’un geste, il l’invita à s’asseoir face à lui, dans la lumière.

— Bonjour, hasarda Akmay d’un ton hésitant.

Pour toute réponse, l’enfant réitéra son geste, toujours aussi avare d’expression. Akmay obtempéra. Il y avait des cailloux sur le sol ; certains gris, d’autres colorés, des galets également, et un morceau de craie.

Assis, Akmay regarda autour de lui. Rien d’intéressant, ici ! Le corbeau était-il entré et s’était-il envolé par le trou au plafond ? Il s’intéressa de nouveau au garçon qui ne le quittait pas des yeux. Il n’avait rien d’inquiétant, plutôt un air énigmatique. Et ce regard ! Akmay brisa de nouveau le silence pesant : 

— Comment tu t’appelles ? Moi, c’est Akmay.

Le garçon lui fit signe qu’il ne pouvait pas parler.

— Tu veux pas me le dire ? 

Le garçon se lança dans une série de signes étranges avec ses mains tout en bougeant ses lèvres ; Akmay comprit qu’il était muet.

— Tu peux pas parler ? 

Le garçon, lentement, fit « non » de la tête.

Quel choc ! 

Jamais il n’avait rencontré un autre porteur de handicap. Ce fut comme un poids énorme qui s’évanouit en un claquement de doigts. Une chape de plomb qui disparut d’un coup. Soudain, il n’était plus seul. Quelqu’un pourrait enfin le comprendre.

— C’est pas grave. Moi, j’entends pas d’une oreille.

Les deux enfants échangèrent un sourire qui valut mille pactes.

Ils jouèrent un long moment ensemble dans la lumière tombée du ciel, et le garçon enseigna à Akmay à signer quelques mots. Quand les rayons du soleil se firent trop obliques pour pleuvoir du plafond, Akmay prit conscience qu’il était tard et que maman s’inquiétait certainement. Il avait complètement perdu la notion du temps ! Il devait redescendre.

Le garçon l’entraîna dans un recoin sombre derrière une sinuosité de la roche : là, une large fissure plongeait comme un toboggan vers une lueur falote. Le garçon s’assit, y glissa les jambes : il dut se coucher sur le dos, les bras le long du corps, pour s’y faufiler. Il disparut aussi vite qu’il y était entré.

Akmay n’était pas rassuré ; où ce passage menait-il ? Ne serait-ce pas plus prudent de rebrousser chemin par la crevasse, vers les rochers ? La perspective de redescendre de si haut l’effrayait davantage que de suivre son nouveau camarade.

Il prit une grande inspiration et son courage à deux mains, puis l’imita.

(…)

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