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Histoire de l’écriture : l’influence des politiques et de la technologie moderne

Ordinateur portable, smartphone, cahier, carnet, stylo-plume et crayon à papier
Si un système d’écriture sert avant tout à véhiculer des idées, il représente également l’affirmation d’une culture et peut s’avérer l’outil d’une volonté politique. Alors, quand la technologie ouvre de nouvelles perspectives et bouleverse des habitudes multimillénaires, ce n’est pas seulement l’avenir de l’écriture qui est dans la balance, mais bel et bien celui des civilisations et même de la physiologie humaine.

Bienvenue dans le troisième et dernier opus de cette série d’articles consacrée à l’histoire de l’écriture dans le monde ! Dans le premier épisode, nous avons vu comment notre espèce était passée de l’oral à l’écrit et comment les hiéroglyphes égyptiens avaient donné naissance à tous les alphabets connus.

Dans le deuxième épisode, nous nous sommes intéressés aux supports et aux outils d’écriture, et nous avons vu comment ces technologies ont façonné nos civilisations pour arriver aux sociétés actuelles.

Avant d’aborder l’ère moderne, je voudrais revenir brièvement sur un point que je n’ai pu développer : l’invention d’un proto-papier par les Mayas bien avant les Chinois.

Un ancêtre du papier moderne : le papier d’amate

Contrairement aux idées reçues, les Mayas n’ont pas disparu avec la conquête espagnole du XVIe siècle. Cette dernière a bel et bien fait s’effondrer complètement leur système politique et noyauté leurs traditions religieuses, mais le peuple, lui, a survécu et continue aujourd’hui à entretenir sa culture.

C’est surtout entre -600 avant J.-C. et 900 de notre ère que leur civilisation connaît un essor formidable. Pendant ces 1500 ans, contrairement à tout ce qu’on connaît en Europe et en Asie, elle ne s’organise pas en une nation unique et cohérente mais en de nombreuses cités-États indépendantes et régies par différentes familles royales. Comme nous l’avons vu précédemment, une société ne peut pas perdurer durablement sans s’organiser par écrit.

Aussi, les peuples d’Amérique Centrale ont-ils développé leurs propres systèmes d’écriture non alphabétique – les quipus incas (des nœuds sur des cordelettes), les glyphes aztèques et mayas. Ces derniers ne gravaient pas seulement leurs glyphes sur leurs monuments de pierre : ils eurent la même idée que les Égyptiens antiques ou les Chinois plus tard, à savoir travailler une plante pour en faire un support d’écriture.

C’est aux alentours de 500 avant notre ère (soit 600 ans avant le papier Chinois !) que les Mayas inventèrent le papier d’amate comme support d’écriture. Nul papyrus ni bois de mûrier pour eux, ils utilisèrent principalement une plante commune dans leur environnement : le ficus. Le processus de fabrication est à peu près le même, on récupère l’écorce qu’on trempe, fait bouillir, bat, traite et fait sécher.

Pourquoi les Mayas ne sont-ils pas considérés comme les inventeurs du papier ?

Le papier tel qu’inventé par les Chinois est fabriqué à base de cellulose. Tous les papiers modernes sont faits de la même matière, c’est pourquoi le papyrus, formé de fibres végétales, n’est pas considéré comme un papier, mais davantage comme un proto-papier – en d’autres termes, un ancêtre du papier.

Pour le papier d’amate, c’est la même chose : sa composition en fibres végétales est plus proche du papyrus que du papier. Sa texture est rugueuse et épaisse, ses irrégularités bien visibles, sa couleur beige ou brun clair. Il rendrait difficile une écriture manuelle aux lettres liées, en accrochant le calame ou le pinceau.

S’il était d’une qualité suffisante pour le traçage de glyphes et d’illustrations, on le consacre aujourd’hui principalement à des œuvres artistiques. Malheureusement, il ne reste que très peu de codex mayas ayant survécu aux mauvaises conditions de conservation et aux impitoyables autodafés de l’invasion espagnole, qui les considéraient comme le témoignage d’un paganisme hérétique.

Cette écriture très complexe n’a aucun équivalent connu au monde, chaque glyphe pouvant être tracé de différentes façons, le tout organisé en blocs et arrangés par groupes de deux colonnes. Avec les avantages pratiques de l’alphabet latin apporté par les colons au XVIe siècle, on ne s’étonnera pas que les Mayas abandonnent alors l’usage de leur écriture et finissent par perdre le secret de sa lecture.

Car un système d’écriture ne véhicule pas seulement des idées, mais aussi toute une culture associée.

L’alphabet comme une arme culturelle

Refermons cette parenthèse et revenons à l’ère moderne. À l’époque de la révolution industrielle, en Orient, le mode de vie est resté le même depuis des siècles, alimenté par le travail manuel et animal plutôt que par les machines. Un faible taux d’alphabétisation accompagne une pauvreté généralisée, tandis que les mêmes écritures ancestrales ont toujours cours. Mais à l’orée du XXe siècle, les grandes révolutions vont être portées par de vastes programmes d’alphabétisation de masse tournées vers une occidentalisation des cultures.

En effet, les États islamiques d’Asie centrale absorbés par l’empire russe au XIXe siècle parlaient des langues apparentées au turc ; sous la férule des tsars, elles continuèrent à être écrites en arabe comme elles l’ont été depuis plus d’un millénaire, au temps des conquêtes musulmanes du VIIIe siècle.

Mais en 1917, l’empire russe s’effondre et Lénine arrive au pouvoir. Son objectif ? Se débarrasser de l’héritage des tsars, unifier toutes les provinces du pays, accroître le taux d’alphabétisation, moderniser et laïciser tous les aspects de la société dans cette toute jeune Union Soviétique.

Pour cela, il va notamment lancer une réforme orthographique en 1918 qui ne se contente pas de simplifier l’orthographe mais modifie également certaines lettres cyrilliques. Dans les années 1920, la décision est prise d’unifier les alphabets des langues parlées dans l’Union Soviétique, ce qui conduit à la création de nouveaux alphabets pour certaines langues, et à l’adoption du cyrillique par d’autres.

Mais quand Staline remplace Lénine au pouvoir, cette politique linguistique prend fin : jusqu’en 1939, il lance un programme de latinisation pour certaines langues minoritaires, remplaçant ainsi l’alphabet cyrillique par l’alphabet latin. Ce ne sera qu’au début des années 1940, après l’annexion des États baltes, que l’alphabet cyrillique sera imposé dans toute l’URSS et deviendra un outil de la politique de russification.

L’alphabet comme un outil d’émancipation

La Russie n’est pas la seule a avoir connu une nouvelle génération de dirigeants révolutionnaires. 

Après plus de 600 ans d’empire islamique, le régime des Turcs ottomans s’effondre à l’issue de la Première Guerre Mondiale. De ce chaos émerge un dirigeant qui va changer la face de la Turquie : Mustafa Kemal, dit Atatürk. Il pensait que le système d’écriture de son pays était un des facteurs du déclin de l’empire ottoman ; à l’époque, le turc s’écrivait avec l’alphabet arabe – bien que ces deux langues soient complètement différentes l’une de l’autre.

En effet, si l’arabe compte très peu de voyelles (et, en tant que langue sémitique, ne possède aucune lettre pour les écrire), le turc en compte de nombreuses. L’idée de réformer la langue écrite afin qu’elle corresponde mieux à la langue parlée planait depuis quelques décennies déjà, aussi Atatürk sauta-t-il le pas en décidant d’une réforme radicale : utiliser l’alphabet latin, modifié pour s’adapter à la langue, afin d’épeler phonétiquement les mots turcs. À cette fin, l’alphabet arabe fut officiellement interdit dans le pays dès 1929.

Commence alors une alphabétisation de masse des provinces qui marque une rupture brutale avec le passé, destinée à changer en profondeur la nature de l’identité turque : la moderniser en l’éloignant de son passé islamique afin de la rapprocher des démocraties modernes de l’Europe de l’Ouest.

En 1993, alors que le bloc de l’Est s’effondre avec la dislocation de l’URSS, l’Ouzbékistan regagne son indépendance. Islam Karimov, le nouveau dirigeant dictatorial, prend alors ses distances avec la Russie en revenant à l’alphabet latin, après la période de russification cyrillique forcée. Là encore, il s’agit d’une façon de se rapprocher de l’Europe de l’Ouest et de la civilisation occidentale.

On le voit, une métamorphose aussi profonde et brutale du système d’écriture d’un pays relaie toujours une volonté politique de changement de civilisation, car l’écriture exprime tout autant notre identité que les mots que nous choisissons d’écrire.

Un alphabet ne formalise pas seulement une pensée, il véhicule aussi une idéologie, une culture – parfois une religion.

L’alphabet comme un vecteur d’unification

Intéressons-nous à présent à l’extrême-orient. L’écriture chinoise est utilisée depuis plus de 3000 ans. Mais saviez-vous que pendant une grande partie du XXe siècle, les dirigeants chinois ont tenté de la simplifier ? 

Avant son industrialisation, une faible économie et alphabétisation a fait de la Chine la proie des pays occidentaux. Alors, en 1919, les jeunes Chinois descendent dans la rue pour exiger des changements radicaux : cet évènement lance trente ans de troubles politiques conduisant à la guerre civile et à une lutte féroce entre le chinois et l’alphabet latin. En effet, les plus de 50 000 caractères chinois étaient jugés trop élitistes et complexes face à l’accessibilité phonétique de l’alphabet latin, qui ne compte que 26 lettres.

Ce fut cette même année, 1919, qui connut la tentative la plus importante de simplification de l’écriture du chinois. Le Parti Communiste au pouvoir se tourna alors vers l’URSS qui venait de latiniser les écritures d’Asie Centrale. L’idée était d’éliminer rapidement l’illettrisme généralisé, dont on pensait qu’il était dû à une écriture trop compliquée et difficile à apprendre. Aussi, Mao Zedong propose dès 1930 une nouvelle façon d’écrire le chinois en utilisant les lettres latines, convaincu que le secret d’une alphabétisation de masse résidait dans la simplicité d’un système phonétique. Il répand alors cette nouvelle écriture au rythme des conquêtes du régime.

Mais à la fin des années 1940, la plupart des articles de journaux sont encore écrits dans les deux systèmes d’écriture, car les habitants des différentes provinces parlaient tous différents dialectes : on se heurte ici aux spécificités de la langue et du pays.

En effet, un même caractère se prononce différemment selon la région ; aussi, si l’on supprime le caractère pictographique pour le remplacer par une transcription phonétique, on se retrouve face à plusieurs langues écrites différentes qui ne se comprennent plus et n’ont plus rien en commun tandis qu’avec les idéogrammes, tout le monde lit la même chose – même si la langue parlée est différente.

C’est pour cette raison que l’écriture pictographique a toujours été le facteur unificateur d’un immense pays comme la Chine, et que son peuple, fier d’un héritage de plus de 3000 ans, reste profondément attaché à ce système antique. Il est l’incarnation de cette civilisation et raconte une partie de leur histoire. Par exemple, le caractère « champ » associé au caractère « force » donne le caractère signifiant « homme ».

La façon dont nous écrivons nos mots est révélateur de notre point de vue sur le monde.

Finalement, devant l’impossibilité de poursuivre sa réforme, et les nombreux inconvénients qu’elle suscite, Mao enterre discrètement cette idée en 1949 pour revenir aux traditions ancestrales.

Images, glyphes, pictogrammes ou lettres : quel système est le plus efficace ?

Des études scientifiques ont été menées récemment sur le cerveau humain, afin de déterminer si les zones sollicitées pour la lecture sont différentes selon les systèmes d’écriture. Il apparaît que ce sont les trois mêmes zones qui sont activées de façon similaire (dont la vision et l’ouïe), avec très peu de différences : comme on peut s’y attendre, l’écriture pictographique fait un peu plus appel à la vision, et l’écriture latine un peu plus à l’ouïe.

Car le principe de la lecture est le même pour tous : même si l’on apprend des lettres, il faudra de toute façon apprendre des blocs de lettres signifiants : des mots. Lors de la lecture, le cerveau décode les mots en priorité : il ne portera attention aux lettres que si le mot est inconnu. Cela explique notamment les fautes d’inattention, les coquilles. Le cerveau reconnaît le mot et son sens même si l’orthographe est inexacte ou si des lettres sont manquantes. Avec une écriture pictographique, le principe est le même : le cerveau voit un bloc, un caractère qui représente un mot. La force d’une écriture phonétique est que, devant un mot inconnu, il suffit de prononcer les lettres pour le décoder – ce qui n’est pas le cas pour le chinois ou le maya, par exemple.

En d’autres termes, il est tout aussi difficile d’apprendre à lire le chinois que le français, et l’analphabétisme de masse n’est pas lié à la complexité d’une langue, mais plutôt au défaut d’éducation.

Quel avenir pour l’écriture ?

Dès le XVIIIe siècle, une nouvelle façon de retranscrire la langue sur papier apparaît : le clavier, avec l’invention de la machine à écrire par l’Anglais Henry Mill. Cette innovation se perfectionne au cours du XIXe siècle, et la première machine à écrire électrique voit le jour en 1914 grâce à l’Américain James Field Smathers. Avec un tel outil, on n’écrit plus : on tape.

Dans les années 1960, les bases d’Internet sont posées avec l’invention de l’ASCII basé sur l’alphabet latin, qui devient le système utilisé sur les ordinateurs. Le principe de la machine à écrire avec un clavier est adapté aux ordinateurs, principalement latin et cyrillique. Ce bouleversement culturel s’ancre dans les années 1980 avec le développement technologique, et atteint son paroxysme aujourd’hui avec la multiplication des claviers, mécaniques ou virtuels sur smartphones.

Avec ces technologies, les alphabets se normalisent et leurs formes s’affinent encore plus qu’avec l’imprimerie, avec l’apparition de polices de caractères optimisées pour les écrans. Plus personne n’écrit en lettres gothiques ! Les écritures cursives tendent à disparaître et toutes les lettres sont standardisées, indépendamment du geste d’écriture propre à chacun et que déchiffrent les graphologues. Comble de l’ironie, certaines polices de caractères pour ordinateur font tout pour ressembler aux écritures manuscrites qu’elles remplacent ! 

Mais on voit aussi apparaître un phénomène que nul n’avait prévu : la latinisation des écritures orientales par le jeu vidéo et la technologie. Par exemple, la jeune génération de joueurs arabes a inventé le « franco », une retranscription phonétique de l’arabe avec l’alphabet latin. Il s’agissait pour eux de pouvoir communiquer dans leur jeu vidéo alors qu’ils ne disposaient que d’un clavier occidental azerty ou qwerty. Cette nouvelle écriture s’est rapidement répandue sur tous les outils technologiques où l’alphabet latin était principalement utilisé : sur smartphone, ordinateur, etc.

La même chose se produit également en Chine avec le « pinyin » (qui signifie épeler les sons) ; il s’agit de la retranscription phonétique du chinois à l’aide des caractères latin, qui devient une seconde nature pour la jeune génération – à tel point que l’écriture ancestrale du pays leur devient progressivement étrangère ! Car s’ils connaissent parfaitement les mots de leur langue et n’ont aucune difficulté à la parler, la graphie des caractères tombe dans l’oubli à mesure qu’on ne sollicite plus la mémoire musculaire de leur dessin. Le souvenir des gestes s’estompe lentement, et le pinyin devient une menace de plus en plus sérieuse pour le chinois traditionnel.

Le pinyin, qui transcrit phonétiquement la prononciation du chinois mandarin

Ironiquement, alors que les outils modernes permettent une accessibilité universelle à la culture et une grande diffusion de l’alphabétisation et de l’éducation, les antiques caractères pictographiques sont en passe de redevenir ce que l’élite communiste leur reprochait jadis : un indicateur culturel et de statut social réservé à une petite frange de la population.

Car le geste d’écrire se perd de plus en plus à l’heure où il suffit de tapoter sur un écran ou un clavier pour communiquer ou noter, arranger, modifier, couper, coller, reformuler ses phrases plus aisément (et gratuitement) qu’en raturant un morceau de papier. 

Un retour aux sources

L’artiste chinois Xu Bing publie en 2013 le premier livre de l’humanité qui n’a besoin d’aucune traduction : un roman sans mots, entièrement écrit en emojis ! Ce faisant, il emprunte le parcours inverse qui a mené des hiéroglyphes à l’alphabet latin pour revenir aux origines de l’écriture : les images.

Les Turcs et les Chinois, lors de leurs réformes réussies ou non, ont également reproduit ce que les Phéniciens de l’antiquité ont fait : emprunter un alphabet étranger pour écrire phonétiquement leur propre langue, puis faire évoluer ces lettres pour se les approprier. L’esprit humain fonctionne toujours de la même façon, indépendamment des époques.

Les emojis et autres émoticônes sont-ils notre réinvention moderne des antiques hiéroglyphes ? Les prémisses d’une écriture universelle ? L’alphabet latin occidental finira-t-il par s’imposer dans toutes les cultures du monde par le truchement de la technologie moderne ? Enseignera-t-on encore l’écriture manuelle à l’avenir ? Car écrire à la main sollicite des zones du cerveau et de la mémoire qui aident à l’apprentissage et forme certains muscles : les conséquences sont physiologiques.

Nous l’avons vu au travers des trois épisodes de cette série d’articles, l’écriture représente bien plus que quelques traits griffonnés sur un support : c’est une identité, une idéologie, une religion, une culture et un point de vue unique sur le monde qui nous entoure. Dès lors, un monde sans barrière de la langue deviendrait un univers monochrome où la diversité s’évaporerait comme neige au soleil.

Notre système d’écriture, les supports et les outils utilisés révèlent quelque chose de notre intimité. Ils sont les marqueurs forts d’une civilisation.

Si vous avez aimé suivre ces trois articles, je vous conseille une fois de plus L’odyssée de l’écriture, un documentaire passionnant qui me les a très largement inspirés.

Et vous, aviez-vous imaginé que notre ère moderne avait connu autant de bouleversements linguistiques ? Dites-le moi en commentaire ! Merci de m’avoir lu. 😊

© Photos : Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque d’État et universitaire de Saxe, Eskulan, Grasset.

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