Des histoires. Des chansons. Un univers.

Le nouveau-né

Avant de renaître, il faut d’abord mourir – l’immortalité n’est convoitée que par le fou.
Le sage, lui, sait qu’une simple coïncidence suffit pour comprendre que la réalité est toujours affaire de perspective.

Mais dans l’espace, les coïncidences sont souvent malencontreuses…

Illustration Le nouveau-né

Nouvelle

La réalité s’avère affaire de perspective.

Le voyage spatial recèle bien des périls.

Quand un accident plonge son vaisseau dans un tourbillon temporel, Jare’k sombre dans un interminable vertige aux réverbérations psychédéliques.

Comment ne pas céder à la folie lorsque tous vos points de repère volent en éclat ?

Je vous emmène aux premières loges d’une supernova qui bouleverse les plans de ces imprudents spationautes.

Soulevez le voile de cette nouvelle de science-fiction dans mon article Entre Star Trek et Philip K. Dick, la mésaventure d’un chef mécanicien.

Extrait

Loin, très loin de Tzakatán et de son soleil, un point orangé et sa ceinture hirsute d’astéroïdes se perdaient dans la multitude. Inaperçu dans la ronde nocturne de la toile sidérale – une tête d’épingle portée à bout de bras aurait suffi à l’occulter –, l’astre avait pourtant atteint une taille immense.
Son aréopage rocheux, témoin d’une formidable collision frontale entre deux planètes telluriques en des temps reculés, commençait à se vaporiser. Car la géante s’était tant dilatée qu’elle avait avalé les cinq planètes les plus proches et tutoyait dangereusement la bordure intérieure de son système.

Un œil observateur, s’il avait pu supporter cette insoutenable clarté, aurait apprécié les mille nuances changeantes de son hémorragie lumineuse qui bouillonnaient dans sa couronne. Ces photons s’arrachaient enfin aux couches internes après une dure lutte de plus de cent soixante mille ans.
Que dire des geysers apocalyptiques crachant la matière ionisée à de faramineuses distances ! Des gerbes dansantes dont les entrechats incandescents formaient des lacets de plasma doré ! Des éruptions aux arabesques diaphanes qui s’étendaient en doigts tâtonnants ! Des tempêtes de radiations, invisibles assassins, portées en vent terrible jusqu’aux confins obscurs de la vacance interstellaire ! Quel spectacle que ces convulsions de flux de particules pulsant le long de cerceaux colossaux aux accents cristallins ! Sur toute la surface, l’orange, le garance, l’or, l’ambre, le citrouille, le rubis, le miel, le vermeil, le mimosa, le corail, l’écrevisse, le fauve, le grenat, le topaze, le bisque, le carmin, le blanc étincelant se pressaient en mosaïque frémissante, grouillaient en filaments langoureux dans des méandres aux allures d’un Van Gogh vivant.

Mais le formidable Goliath s’étirait maintenant jusqu’au point de rupture. L’épuisement de ses ressources avait déjà provoqué plusieurs contractions gravitationnelles de son cœur, rallumant ainsi le brasier de nouveaux cycles de fusion sur les cendres des précédents.
Ces retours de flamme n’offraient qu’un sursis.
Chacun de ces spasmes le compressait davantage, augmentait la température phénoménale de sa coquille tandis que ses couches externes, elles, absorbaient ce regain d’énergie en se dilatant démesurément. Le combustible viendrait bientôt à manquer : dès lors, les réactions nucléaires ne se feraient plus, la stabilité des atomes serait telle que rien ne viendrait plus les briser.

À ce stade, l’étonnante beauté de sa surface semi-transparente dévoilait en son sein des éléments chimiques lourds, inconnus de ses sœurs plus modestes. Cette fournaise luttait vaillamment contre l’inéluctable gravité, mais peinait à générer la pression suffisante pour lui résister.
Sa longue défaite arrivait à son terme.

Cette dernière contraction survint sans prévenir, dès que le cœur de fer eut atteint son seuil fatidique : comme toujours, la pesanteur l’emporta. Le temps d’un claquement de doigts, son abdication marqua un tournant décisif pour beaucoup : tout bascula ! Le moins épousa le plus. Les électrons balayèrent le vaste vide quantique qui les séparait de leurs protons, se jetèrent sur eux et fusionnèrent en une nasse de neutrons écrasée sous sa propre masse. L’énergie engendrée par ces noces féroces fut considérable, elle explosa tous azimuts.
Là où se tenait un noyau plus grand qu’une planète vibrait désormais cette petite boule d’une dizaine de kilomètres seulement, aux particules agglutinées, compressées à l’extrême, d’une densité insondable.

Aussitôt aspirées par la gravité irrépressible, les couches supérieures que plus rien ne soutenait s’effondrèrent à la suite. Mais nulle force ne pénètre ni ne rompt un tel bloc atomique.
En le heurtant, elles rebondirent avec une violence inouïe puis percutèrent en retour – d’autant plus brutalement – le reste de la matière qui tombait sans avoir encore touché le fond. Et cette onde de choc fusa, se propagea toujours plus rapidement, toujours plus furieusement, provoquant de nouvelles réactions en chaîne dans chacune des strates du corps stellaire jusqu’à sa surface. Là, ayant atteint une vélocité proche de celle de la lumière dans une température infernale, rien ne fit plus obstacle à l’éjection de son corps fragmenté.

Une seconde entière ne s’était pas écoulée que ce chant du cygne retentit sans retenue, donnant le jour à une indescriptible explosion.
Une supernova.

L’étoile mourante brilla alors plus intensément qu’une galaxie entière, plus flamboyante à elle seule que deux cent milliards de ses sœurs réunies.
La nébuleuse poussait son premier cri.

Toutefois, l’essentiel de cette déflagration résidait ailleurs, hors du spectre visible, et échappait au plus attentif des scrutateurs.
Comme une couverture secouée au vent, le tissu dimensionnel de l’univers fut saisi de spasmes brutaux.

Peinture à l'huile d'une supernova

Le regard vissé sur les cristaux de contrôle, le timonier s’appliquait garder le cap vers Tzakatán ; tantôt corrigeant les données de navigation, tantôt compensant la dérive dimensionnelle causée par les courants contraires. Piloter un tel vaisseau n’était pas une mince affaire. Une simple erreur de calcul, une faute d’inattention dans un flux de particules, une désynchronisation des coordonnées et vlan ! La catastrophe était assurée.

Chacun était concentré sur sa besogne. Penché sur une console, manipulant manettes et interrupteurs, analysant des éruptions de données débitées par divers dispositifs ; cette portion du trajet demandait une vigilance de chaque instant. Le capitaine le répétait à l’envi, routine est mère de désastre.

Cependant, en dix années de voyages spatiodimensionnels, on n’avait déploré qu’un seul drame : le Vigilance n’avait jamais été retrouvé. Perdu corps et biens, sans que l’origine de cette tragédie ne fût jamais connue. Et pour cause, les trajets interplanétaires partageaient ceci avec les voyages maritimes ; un milieu calme et dégagé pouvait subitement se muer en torrent furieux, où chaque manœuvre risquait de compromettre l’intégrité structurelle du vaisseau.

Le capitaine surplombait la passerelle de commandement.
Ses traits léonins, son port altier dans son uniforme strict et sa réputation d’excellence commandaient le respect de son équipage tout entier absorbé par les tâches innombrables.
Debout, à la barre, son regard mauve plongeait dans les circonvolutions chromatiques qui palpitaient dans l’immense baie d’observation devant lui. Un arc-en-ciel aurait paru fort terne dans ce paysage immatériel où les formes succédaient aux couleurs dans une valse rapide aux harmonies chatoyantes. Comment se lasser d’un tel spectacle ? Autour d’eux, la bulle de diffraction qui protégeait le vaisseau et le maintenait dans un segment spatiotemporel cohérent était secouée de soubresauts électriques aux modulations bigarrées.

L’officier chargé de la surveillance radar se redressa vivement en brisant la concentration collective :
— Capitaine, j’ai un énorme écho inhabituel qui se dirige droit…
Il ne finit jamais sa phrase.

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L’alarme assourdissante avait saisi tout le monde ; l’éclairage de secours rouge sang hurlait la grièveté de la situation, creusait des ombres brunes inhabituelles – presque menaçantes – sur les terminaux et les concentrateurs de Djâla. Que se passait-il ?

Jare’k se jeta sur les écrans de contrôle.
Tous les voyants s’affolaient, les aiguilles se faisaient frénétiques, certains cristaux de données s’étaient fendus sous la surcharge énergétique. Les officiers d’ingénierie se ruaient à leurs postes, vérifiaient les conduits, se pressaient autour des compensateurs de gravité artificielle qui menaçaient de lâcher ; les ordres fusaient, les questions restaient sans réponse, les rapports d’avarie se télescopaient dans un tumulte effervescent. Les visages étaient graves et concentrés. La tension, électrique.
— Que quelqu’un fasse taire cette alarme ! ordonna Jare’k qui ôtait déjà les cristaux endommagés en prenant soin de ne pas trop se brûler.
Le vaisseau grinçait tel un navire dans la tempête – ce n’était pas bon signe. On scella hermétiquement les compartiments exposés au vide extérieur, on isola les alimentations secondaires, on bricola des dérivations à la va-vite. Une voix métallique crachota dans le haut-parleur à l’intention de l’ingénieur en chef :
— Ingénierie, au rapport !
— Bon sang, que se passe-t-il, capitaine ? hurla Jare’k pour couvrir le hourvari. Tout est en surcharge, ici ! Une section entière a explosé, je vais devoir stopper les moteurs en urgence afin d’éviter une réaction en chaîne !
— Je…çois mal… Jare’k, vous pouv…
Les parasites statiques envahirent le canal tandis que l’alarme se tut enfin.
— On perd les communications, chef !
— Merci Valme’k, j’avais remarqué ! Éteignez-moi tous les systèmes non vitaux de la section supérieure. Fissa !
Les surtensions provoquaient çà et là des flashs sporadiques, une poutre métallique menaçait de se déloger du plafond. La structure externe du bâtiment gémissait de douleur, comme compressée par une force incommensurable.

Au dehors, un nuage de tôle tordue, de débris enchevêtrés de cadavres suspendus hérissaient la section située sous la salle des machines : la coque éventrée, à cours d’oxygène, ne crachait quasiment plus de flammes. Ceux qui n’avaient pas été tués par le souffle de l’explosion agonisaient dans le vide glacé de l’espace, leur corps grotesque gonflant sous la pression de leurs fluides corporels en ébullition. Sombrant dans l’inconscience, ils n’eurent guère le temps de regretter de n’être morts sur le coup – ni d’admirer les volutes multicolores qui dessinaient d’époustouflantes sinuosités à perte de vue.
Les moteurs du vaisseau dimensionnel finirent par s’éteindre. Un halo irréel, scintillant et pulsant, enveloppa sa forme élégante. Le flux se troubla, les lignes se tordirent, s’entrecroisèrent, mais avant que le bâtiment ne pût émerger de son intervalle, une seconde vague le heurta de plein fouet. La monstrueuse déchirure de l’espace-temps traversa le frêle esquif en une fraction de seconde, l’envoya valdinguer par-delà les dimensions connues comme une brindille dans l’ouragan.
La lame de fond poursuivit sa route en faiblissant dans les replis tortueux de contrées inaccessibles.

À bord, l’équipe de Jare’k venait à peine de stabiliser la situation quand ce nouveau choc les prit de court. Rien ne les avait préparés à pareille violence, sans commune mesure avec le premier impact.
Une lumière aveuglante les écrasa pendant une seconde, accompagnée d’une déflagration si puissante qu’elle s’étendit au-delà de l’audition. Elle chavira les corps. Chaque cellule, chaque molécule, chaque atome fut traversé par une onde inédite, un glas indicible qui résonna dans toutes les structures baryoniques environnantes, traversant indifféremment matière vivante et inerte avec une telle violence qu’aucune n’en sortit indemne.
Désorientés, hébétés, personne n’entendit les nouvelles explosions. Personne ne remarqua les langues ignées jaillir des brèches, ne vit les structures métalliques céder, les panneaux exploser, n’entendit les cristaux siffler en virant à l’indigo. La douleur fut saisissante, abrutissante. Un poids lourd lancé à tombeau ouvert les avait percutés. Chaque organe glapissait sa souffrance, les membres étaient engourdis, les cerveaux ne savaient plus où donner de la tête, quelles alertes prioriser tant la panique hormonale était générale dans les corps meurtris.

Il fallut plusieurs secondes avant que les cortex n’acceptassent de traiter les informations environnementales.
Jare’k n’entendait plus. Il recouvrait progressivement la vue. Des silhouettes sombres s’agitaient dans le flou blanc. Il plissa ses yeux gris-vert. Les couleurs consentirent à se montrer de nouveau. Les formes se précisèrent, le sens du toucher revint. Des vagues de chaleur. L’odeur âcre de la fumée. La sirène avait-elle repris ? Il se sentit arraché à lui-même. Les lampes rouges défaillaient à moitié, clignotaient, dessinaient des angles durs aux profondeurs opaques. Ses oreilles refusaient de transmettre autre son qu’une tonalité suraiguë en signe de protestation.
Et puis, la mémoire lui revint d’un coup.
Un voile se levait sur ses sens ouatés, il prit en pleine face la gravité de la situation.

— Chef ! Chef ? Vous allez bien ? s’inquiéta Valme’k, l’aidant à se relever.
Trop sonné pour répondre, Jare’k prit conscience de l’ampleur du désastre. Des corps gisaient, certains sans vie, d’autres gémissant sous un fatras métallique tâché d’écarlate luisant. Valme’k lui-même, le visage charbonneux, semblait avoir versé des larmes de sang. Ceux qui ne s’affairaient pas à éteindre les départs de feu évacuaient les blessés ou dégageaient tant bien que mal les accès aux machines.
Quand il s’appuya sur le terminal principal, muet, une vibration familière secoua le vaisseau. Ils venaient d’émerger dans l’espace normal. Les moteurs se coupèrent, leur vrombissement mourut lentement. Il frappa un grand coup sur la surface métallique et les cadrans se ranimèrent.

Autour de lui, des bolides éthérés fusaient en gigue étourdissante, disparaissaient dans les cloisons, jaillissaient du plancher, viraient subito, connaissaient d’impossibles accélérations… Il n’avait jamais vu de telles manifestations. Un monde spectral se superposait à la réalité. Quelle migraine ! Il devait avoir reçu un sacré coup sur la tête, qu’il secoua pour chasser ces hallucinations.
Puis, il se concentra sur la séquence d’activation des consoles de commande tandis que Valme’k et deux enseignes s’affairaient derrière lui sur de complexes armoires hérissées de cristaux. La sirène fut de nouveau coupée.
Une autre forme lumineuse s’arrêta près de lui. Jare’k s’interrompit, stupéfait : à mesure qu’il la toisait, ses traits humanoïdes se précisaient. Cette chose existait-elle réellement ? Était-elle… vivante ? Il tendit une main pour la toucher, les lèvres béantes. Ses doigts traversèrent l’apparition.
— Chef, il nous faut du jus sur le circuit tertiaire ! Chef ?
— Valme’k, regardez.
Le jeune homme balaya du regard le vaste capharnaüm.
— Quoi ? Chef, on a vraiment…
— Mais là ! Là ! Cette chose…
— Quelle chose ? Je ne vois rien, chef.
Soudain, elle fonça dans le corps de Valme’k et n’en ressortit pas. Un bref instant, une lueur jaune vif brasilla dans les yeux de l’officier.
— Chef ? Si on ne rétablit pas rapidement l’alimentation…
— Oui, oui. Je fais la dérivation.
Les doigts de Jare’k coururent sur les commandes du terminal pendant que Valme’k se remettait au travail. Était-il le seul à voir ces formes chatoyantes ? Elles étaient vivantes, conscientes, cela ne faisait aucun doute. Valme’k n’avait même pas sourcillé quand ça l’avait pénétré. Troublé, il ferma les yeux puis reprit une contenance. Ce n’était pas le moment de l’affoler ni de perdre du temps à décrire ses visions, l’urgence exigeait de stabiliser le vaisseau.

Tandis que chaque maillon de la chaîne s’activait à sa tâche et que les alarmes visuelles se calmaient les unes après les autres, les protocoles anti-incendie furent appliqués. Fumées et vapeurs toxiques s’évacuèrent progressivement.
— Les comm’ ont complètement grillé, clama Valme’k. Impossible de les rétablir, il faut des cristaux neufs.
— L’accès aux ponts supérieurs est coupé, chef ! beugla un enseigne, haletant, qui revenait en courant du sas principal. Le portail ne veut pas fonctionner.
— Autrement dit, réfléchit tout haut Jare’k, nous sommes coupés du reste du vaisseau. Aucune visibilité sur ce qui nous a heurtés, ni sur l’état des autres sections.
« Ni même s’il reste d’autres survivants », pensa-t-il à part lui. Si une infirmerie d’urgence jouxtait la salle des machines, rares étaient les autres ponts qui disposaient de ce luxe.
Soudain, un flash coloré le fit sursauter ; une sorte de bête luminescente, un énorme insecte flamboyant et translucide, détala sur le terminal. Il en ôta sa main vivement en poussant une exclamation de surprise.
— Attention ! fit-il en reculant d’un pas tandis que la chose disparaissait derrière le pupitre.
L’enseigne et l’officier restèrent cois, sans comprendre l’objet de l’avertissement :
— Attention à quoi, chef ?
— Mais ça, ce… cette bête ! Ne me dites pas que vous n’avez rien vu ?
Les deux jeunes hommes échangèrent un regard interloqué.
— Une bête ? Ici ? Non, chef.
Il se retourna et en vit deux autres sur les armoires de cristaux : la première trottait à la verticale, insensible à la gravité. La seconde se tenait prostrée sur ses nombreuses pattes, prête à bondir. Une étoile filante traversa le plafond puis le plancher. Personne ! Personne d’autre que lui ne voyait donc ces phénomènes ?
— Chef, que se passe-t-il ? Vous avez l’air bizarre.
— Vous n’avez rien remarqué d’étrange depuis l’accident ?
— Vous voulez dire, à part le vaisseau qui tombe en miettes ? Non, chef. Il faut trouver un moyen de contacter la passerelle, si je puis me permettre.
— Oui… Oui, bien sûr. La passerelle.
Il tenta d’ignorer un autre spectre humanoïde qui passait à travers deux quartier-maîtres comme s’ils n’étaient pas là.
— Nous devons réparer le portail. Est-il encore accessible ?
— Oui, chef. Simnae’l est en train de faire le diagnostic.
— Parfait. Allez assister…
Il fut interrompu par une explosion. L’univers disparut dans l’oubli.
Le panneau métallique projeté par le souffle venait de le frapper en pleine tête.

Explosion dans un vaisseau

Il fallut un moment avant que le cerveau de Jare’k n’acceptât de redémarrer.

Il n’entendait plus. Il ouvrit les yeux, recouvrait progressivement la vue. Des silhouettes grises s’agitaient dans le flou blanc. Il plissa les paupières. Les couleurs consentirent à se montrer de nouveau. Les formes se précisèrent, le sens du toucher revint. Des vagues de chaleur. Les relents âcres d’une fumée acide. La sirène avait-elle repris ? Les lampes rouges vacillaient, découpaient des angles durs aux profondeurs opaques. Ses oreilles accablées sifflaient une note suraiguë.

Et puis, la mémoire lui revint d’un coup. La monstrueuse explosion.

Comme un voile qu’on ôtait sur ses sens cotonneux, la gravité de la situation le submergea crûment.

— Chef ! Chef ? Vous allez bien ? s’inquiéta Valme’k, l’aidant à se relever.

Trop sonné pour répondre, Jare’k contempla l’apocalypse. Des corps gisaient, certains sans vie, d’autres gémissant sous un amas de métaux tâchés d’écarlate luisant. Valme’k lui-même, le visage charbonneux, semblait avoir versé des larmes de sang. Ceux qui ne s’affairaient pas à éteindre les départs de feu évacuaient les blessés ou déblayaient péniblement un accès aux machines.

Il s’appuya sur le terminal principal désormais muet. Une secousse familière fit tanguer le vaisseau – ils venaient d’émerger dans l’espace normal. Les moteurs se coupèrent, leur vrombissement mourut lentement. Il frappa un grand coup sur la surface métallique et les cadrans se ranimèrent.

Autour de lui, des bolides éthérés dansaient une valse étourdissante, fusaient, tombaient du plafond, traversaient les appareils, viraient, ralentissaient, accéléraient subitement… Cette scène faisait écho dans sa mémoire. Où avait-il été témoin de ce genre de manifestations ? Impossible de s’en souvenir, sa tête le faisait trop souffrir. Derrière lui, officiers, ingénieurs et enseignes se démenaient sur les consoles et les armoires de cristaux.

Une forme lumineuse s’immobilisa à portée de main. Jare’k l’observa, il essaya de se souvenir pourquoi cet être vaguement humanoïde ne lui était pas totalement étranger. 

— Chef, il nous faut du jus sur le circuit tertiaire ! Chef ?

— Valme’k, regardez.

Le jeune homme balaya du regard le vaste capharnaüm.

— Quoi ? Chef, on a vraiment…

— Vous ne le voyez pas… Non, je suis le seul à les voir, murmura-t-il pour lui-même.

Quelle était cette désagréable impression de déjà vu ?

Soudain, l’entité fonça dans le corps de Valme’k sans en ressortir. Les yeux de l’officier s’animèrent d’une fugitive lueur jaune vif.

— Chef ? Si on ne rétablit pas rapidement l’alimentation…

— … tout va exploser. Oui, je sais. Je fais la dérivation.

Les doigts de Jare’k coururent sur les commandes du terminal mais ses pensées étaient ailleurs. Cet être prenait-il possession de Valme’k ou s’était-il évaporé ? Malgré les alarmes qui se calmaient les unes après les autres, la conscience d’un péril imminent naquit dans son esprit embrumé. Les protocoles anti-incendie appliqués, fumées et vapeurs toxiques furent évacuées dans l’espace.

— Les comm’ ont complètement grillé, chef. Impossible de les rétablir, il faut des cristaux neufs.

— L’accès aux ponts supérieurs est aussi coupé… murmura Jare’k machinalement, le regard dans le vague.

— Chef ! beugla un enseigne, hors d’haleine, qui revenait en courant du sas principal. L’accès aux ponts supérieurs est coupé, le portail ne veut pas fonctionner.

Valme’k, intrigué par cette concomitance, interrogea du regard le chef ingénieur.

— Je sais, enseigne. Envoyez quelqu’un pour aider Simnae’l à accélérer son diagnostic.

Comment savait-il que la jeune femme était sur le coup, il aurait été bien incapable de l’expliquer.

— Filez à l’infirmerie, on va avoir besoin de vous, là-bas.

L’enseigne obtempéra de bon gré.

Soudain, un flash coloré fit sursauter Jare’k ; une sorte d’énorme insecte luminescent et translucide détala sur le terminal. Il en ôta sa main vivement en poussant une exclamation de surprise. Il fit volte-face, persuadé qu’il y en avait d’autres.

Oui, il y en avait deux autres sur les armoires de cristaux. Une menace sourde le saisit malgré lui ; il entraîna lestement les deux officiers hors de leur poste.

— Ne restez pas là, c’est dangereux ! 

— Mais chef, il faut contacter la passerelle !

Un ectoplasme humanoïde traversa deux quartier-maîtres qui ne remarquèrent rien. L’espace d’un instant, Jare’k crut que ses yeux fantomatiques se tournèrent vers lui. Un frisson lui glaça l’échine.

— Installez-vous au poste secondaire, vite !

Alors, une nouvelle explosion creva le plafond près des consoles principales. S’ils étaient restés en place, les débris de tôle les auraient percutés de front. Groggy, ils se remirent au travail pendant qu’une jeune enseigne étouffait les flammes.

Le pont commença à retrouver un semblant d’organisation – mais l’agitation spectrale ne s’était pas calmée autour de Jare’k. Les insectes de la taille d’un chat se carapataient en tous sens, si bien qu’il n’était pas aisé de se concentrer sur ses tâches. Du coin de l’œil, il aperçut le fantôme se fondre en Gilma’k ; l’officier se tourna brièvement vers lui. Ses yeux avaient-il fugacement brillé d’un éclat fauve ou était-ce son imagination ?

— Votre attention ! Notre priorité est de remettre les moteurs conventionnels en état de marche. Je veux deux équipes sur les bobines et les concentrateurs ! Valme’k, débrouillez-vous pour nous ramener les communications, faites-vous aider par qui vous voulez. Je veux un rapport sur l’état du portail dans cinq minutes ! Tout le monde au travail !

La salle des machines se fit ruche. Les survivants en état de travailler furent assignés à leur nouveau poste, Jare’k décidant de l’ordre des priorités pour chacun. Il faisait de son mieux afin de garder à distance les créatures lumineuses qui n’apparaissaient qu’à lui, mais leur nombre ne cessait d’augmenter. Leurs formes hétéroclites constellaient le plafond – certaines n’étaient que partiellement visibles, à cheval entre les ponts.

 Alors qu’il réglait la pression d’une valve, un ingénieur qui repolarisait le concentrateur principal cria une alerte ; Jare’k accourut sur-le-champ tandis qu’un sifflement suraigu, menaçant, montait en puissance comme une cocotte-minute.

Trop tard ! Le bouclier de balsacier du concentrateur vola en éclats.

Jare’k perdit conscience.

(…)

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4 réponses

  1. C’est un texte subtil en couleurs, du Van Goth cosmique, de la haute mécanique d’astrophysicien et l’idée de la boucle temporelle est originale.

  2. C’est étonnant ce contraste entre l’univers interstellaire et cette langue très écrite, très sophistiquée, pas du tout aérienne. Bravo.

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