Des histoires. Des chansons. Un univers.

Le trésor maudit

L’appât du gain fait oublier que, dans la vie, tout n’est qu’emprunt.

Alors, quand la capitaine du tristement célèbre Vorace découvre l’emplacement d’un trésor légendaire, elle n’imagine pas donner raison aux vieilles superstitions.

Le trésor maudit

Nouvelle

On finit toujours par perdre ce qu’on croit posséder.

Qui oserait s’opposer au célèbre Vorace et à sa terrible capitaine ? Seuls les fous et les suicidaires, à en croire un carnet noirci par son officier en second.

Alors, quand surgit l’appel d’un trésor légendaire, la cupidité et la promesse de gloire font fi de tous les dangers.

Mais le sort risque bien de leur rappeler qu’à trop convoiter, on finit toujours par perdre ce qu’on croyait posséder.

Pour tout savoir sur cette aventure pirate, lisez mon article Partez en quête d’un trésor maudit !

Extrait

Si vous avez trouvé ce cahier dans les éboulis de la caverne effondrée, c’est que vous avez réussi à rouvrir le passage. Corniaud que vous êtes ! Depuis deux mois que je suis coincé dans cet enfer, je peux vous dire qu’il y a rien de bon qui vous attend dans le coin, et vous déguerpirez ventre à terre si vous le pouvez dès que vous ferez connaissance avec la faune locale, je vous fiche mon billet.
Sûr que le paysage est joli, l’air est parfumé comme une poule de luxe, ça pourrait même passer pour une sorte de paradis. Mais si vous entendez un genre de brame dans le lointain, des mugissements autour de vous ou si un tas de bestioles s’envolent en essaim au-dessus des arbres, je vous conseille de prendre vos jambes à votre cou ou de vous terrer dans un trou et d’y rester tranquille. Surtout si le sol se met à trembler.

Quand bien même, si vous êtes arrivé jusqu’ici, c’est que vous avez échappé aux horreurs de l’île, alors m’est avis que vous avez une chance de vous en sortir. Soit vous êtes un sacré zigue, soit la Mort en personne vous a collé aux trousses et la chance vous tient à la bonne.
Ah ! Le vieux Yulrik s’en gaudirait jusqu’à la tombe, s’il me voyait là, penché sur mes pattes de mouche à tout consigner, le cul sur ma chaise de fortune, comme un de ces ronds-de-cuir de la haute.
Pour sûr, je ne suis point scribe, mais je connais mes chiffres, mes lettres et mes glyphes. Moi aussi, j’ai de l’éducation. Et j’ai lu des livres ! Je connais même le pahalien, des rudiments de la langue des marchands du grand Sud et je sais jurer dans cinq ou six dialectes du vieux continent – pas que je m’en vante, notez.
En vérité, un Second illettré ferait un fort méchant marin. Faut savoir s’occuper des cartes, des contrats, des sauf-conduits, des chartes-parties, de la paperasse qui l’accompagne… sans compter les parchemins qu’on peut trouver dans les butins.

Je revois encore, comme si c’était hier, les évènements qui nous ont précipités dans cette aventure – et de celles que j’ai vécues, celle-ci a de bonnes chances d’être la dernière. Que je sois damné si j’en omets le moindre détail ! Du début à la fin, je vais tout raconter. Et pas seulement pour soulager mon âme, car y a point de salut qui soit pour les boucaniers de mon espèce, je me fais point d’illusion. Mais c’est que je suis le dernier à pouvoir en témoigner, les autres n’étant plus de ce monde, ni d’aucun autre – les dieux les accueillent. Ce qu’on a vécu ensemble, les bons bougres qui ont passé l’arme à gauche et ce maudit trésor dont j’ai encore la carte… rien ne doit tomber dans l’oubli.

Tout a commencé juste avant le grand alignement d’été des trois lunes, à bord du Vorace. Le plus illustre navire qui ait sillonné les mers, c’est moi qui vous le dis ! Sûrement pas le plus gros tonnage ni le plus orné, mais quand on le voyait se pointer à l’horizon, les voiles déferlées sur sa mâture écarlate, son bordé noir et son bestion doré chevauchant l’écume telle une bête furieuse, seuls les suicidaires ou les fous ne prenaient point le large. Quand il se jetait sur sa proie, c’en était fini ; aucun vaisseau ne l’a jamais distancé. Le ventre rempli, il laissait que mort et désolation dans son sillage bouillonnant. C’était quelque chose, oui-dà !

Dans toutes les tavernes de la côte occidentale jusque dans les bouges des Flèches fracturées, on fermait son clapet à la seule évocation de son nom, en mémoire des guignards qui avaient croisé sa route. Et personne ne prononçait celui de sa capitaine, de peur de la voir surgir avec son équipage.
La Rouge, qu’on la surnommait.

Un beau tissu de foutaises, et je sais ce que je dis. Certes y a jamais eu meilleure capitaine dans aucune mer du Nord, mais c’était certainement pas une sorcière qui apparaissait comme la reine des enfers quand on l’invoquait – bien que d’aucuns en faisaient un vrai démon. Et ça, on peut pas dire que ce soit complètement faux.
Svana la Rouge. Un sacré bout de femme !

Dès que je l’ai rencontrée, j’ai tout de suite su que je la suivrai au bout du monde. Littéralement. Pas seulement parce qu’elle m’a sauvé la vie et tiré d’un bien fâcheux pétrin, mais surtout qu’elle brûlait de ce feu intérieur, des éclairs dans les yeux. Sa voix roulait comme le tonnerre quand elle donnait ses ordres, ou caressait comme le plus doux des ressacs quand elle était d’humeur joviale ou charmeuse. Elle avait la manière, comme on dit.
Plus, faut l’avouer, les femmes des Mille archipels font les meilleures marines qui soient ; elles sont les seules à résister à l’appel des sirènes et des tritons. Et c’est pas peu dire. Elles ont l’océan dans le sang, c’est de l’eau salée qui coule dans leurs veines.
Ah, Svana ! C’était point du respect que son équipage éprouvait, mais de la vénération ! Fallait voir la fougue, fallait entendre la rage, fallait goûter l’ivresse qu’elle inspirait ! Si le Vorace avait une âme, c’était Svana – les dieux l’accueillent.
J’aurais jamais cru lui survivre.

J’arrête là pour ce soir, car la nuit tombe vite et on commence à n’y voir goutte. Je préfère éviter d’allumer ma lanterne ou le braisier, car tout ce qui brûle attire des créatures nocturnes qu’il vaut mieux éviter.

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Dans ce pays de malheur, on sait jamais quand il va pleuvoir ; car c’est point notre pluie fine de l’Ouest qui vous rafraîchit ni celle des tropiques qui vous colle à la peau. Nenni, celle-là pique, brûle et mord, elle ronge jusqu’aux vêtements ! Vous avez intérêt à vous mettre à l’abri dès qu’elle tombe et, par ma foi, elle est sacrément tombée ! La moitié de la nuit, que ce maudit ciel violet a pissé sur la région. Je sais pas comment font les plantes d’ici pour supporter ces giboulées acides.

La plupart des bêtes que j’ai croisées ont une carapace, ça doit les protéger. La prochaine que je choperai, faudra que je la vide et que je teste sa chitine sous la pluie : si ça pouvait servir de protection, ce serait déjà pas mal.

Bref, j’en étais où tout a commencé.
C’était pas loin de minuit, près du comptoir de Bramuken, là où les brumes saisonnières permettent l’embuscade quand la mer est étale. On avait jeté notre dévolu sur une petite corvette, pas plus de cent cinquante tonneaux, joliment toilée, le galbe trapu, le château austère, à peine deux huitaines de canons de défense, sans conserve. Rien de folichon en apparence, mais la capitaine avait eu un tuyau.

Dès que le navire fut à portée, elle sonna le branle-bas de combat ; toute la voile fut donnée et l’hélice fut mise à tourner. Une première bordée des canons de proue et le Vorace surgit des volutes de vapeur dans un vacarme de tous les diables ! Aussitôt, les lanternes et les feux de position rougeoyèrent comme les flammes de l’enfer tandis que les gars se préparaient à l’abordage.
L’éclat des sabres dans la nuit écarlate ; les arbalètes des gabiers ; les frondes des vigies ; les armes à feu des artilleurs… La tension qui précède le combat, c’est une drogue plus dure que toutes les liqueurs du monde !
Dans les ponts inférieurs, les gueules noires des canons hérissèrent les sabords, parées à cracher un déluge de métal brûlant, si besoin. La baliste tribord fut armée de son harpon-grappin et le cliquetis du cabestan se mêla aux ordres et aux jurons dans la nuit glacée. Les haleines transies flottaient telles des bouffées de tabac.
Il était prêt.
Toutes griffes dehors, le Vorace se jeta sur la corvette.

Dès les premières minutes, j’ai soupçonné anguille sous roche : leurs feux de détresse, par trop puissants pour un navire de ce tonnage, me mirent la puce à l’oreille. Un instant, on y vit comme en plein jour ! Sur le coup, je me suis dit qu’ils ont dû s’en mordre les doigts car ce fut un beau présent pour nos gabiers : exposés dans la lumière bleue qui tombait en pluie incandescente, le timonier ainsi que le Second à ses côtés furent les premiers à tomber alors que les cloches d’alarme battaient la tempête. Du plomb dans la tête pour le premier, un trait dans la gorge pour l’autre qui s’est mis à se vider comme un lapin. Sans personne pour la manœuvrer, le sort de la corvette était scellé.
Elle tenta pourtant de se défendre, la bougresse : ses sabords s’ouvrirent mais leur batterie n’eut point le temps de saillir. Aussitôt, nos flèches et nos frondes s’y engouffrèrent, enflammèrent leur entrepont, tandis que notre harpon principal se ficha dans son flanc avec grand fracas. Les grappins d’assaut empoignèrent sa mâture et son bastingage.
C’était plié : l’ennemi était à nous.

Ah ! Le tohu-bohu de l’abordage ! Au signal, les gars se sont jetés dans la bataille comme un seul homme. Les détonations des armes ponctuèrent les vociférations depuis les mâts et les cordages. Sur le pont jusque sur la dunette, les lames furent tirées et s’entrechoquèrent dans des éclairs d’argent ; sabres, rapières et cimeterres crépitèrent d’étincelles, déviant les coups, tranchant la chair, transperçant les membres dans un capharnaüm de fureur et de douleur.
Les traits et les flèches fusèrent dans les deux sens, plus d’un gabier chuta mortellement ou s’en alla nourrir les poissons. Les grenades lancées sur les lignes arrières projetèrent des volées de brandons incandescents et d’échardes de bois… Un des leurs en fut criblé et s’écroula comme une masse. Les escarbilles enflammèrent leur grand foc qui fit une fameuse torche ! Une sacrée panique qu’elle a causée, et je sais ce que je dis.
Leurs matelots ne s’en laissaient point compter, mais entre l’incendie qui menaçait et le fer de nos gars, ils devaient se battre sur deux fronts à la fois.

Le parfum de la poudre mêlé à l’odeur de bois brûlé dans l’air iodé de la nuit, y a pas plus vivifiant. Sur le Vorace, on bourra les canons à main de paquets de mitraille, et les obusiers de sabordage furent chargés de boulets explosifs, au cas où ; la meilleure décision que nous prîmes cette nuit-là, comme on le verra plus loin. Leurs retranchements firent les frais de nos tirs et, avec la fumée qui se mêlait à la brume, ils ripostaient à l’aveuglette. Plus d’un marin changé en flambeau dansant a préféré finir noyé plutôt qu’en grillade.

Bizarrement, le capitaine ennemi ne se montrait toujours pas, bien que son Second eût passé la main. Dès lors que nous eûmes dégagé un bon quart du pont, je sautai à bord avec un petit détachement. Les vapeurs âcres faisaient tousser, mais on en a vu d’autres.
Soudain, une escouade de janissaires impériaux jaillit d’une écoutille. Des gardes d’élite, sur ce rafiot ! Ça nous a fichu un sacré coup, pour sûr. Je me disais bien que pareils feux de détresse présageaient d’une mauvaise surprise.
C’est là que Svana est entrée en scène. Une vraie furie tombée du ciel, sabre et pistolet en mains, dans un rugissement à faire trembler un lion ! Avec son escorte, elle concentra rapidement le cœur de la bataille, nous laissant à mes gars et moi un répit pour nous faufiler vers la cabine de poupe.

Nous avalâmes les marches qui menaient à la porte. Un moucheur tenta de s’interposer, Gulisa le jeta à la baille – pauvre gamin, fallait voir sa trogne quand elle lui a craché dessus en l’empoignant aussi aisément qu’un tonnelet de sel. Il s’attendait point à se trouver face à une géante aux tresses blondes, musclée comme deux débardeurs ! Avec de l’élan, un coup d’épaule lui suffit pour défoncer le vantail en bois. C’est pas pour rien qu’on l’appelait le bélier.
Dans la pièce, quatre autres janissaires nous attendaient de pied ferme. Pour être honnête, on l’avait point vu venir. Avec leur tenue pourpre, leur cape, leurs protections ornées et leur masque noir, faut reconnaître qu’ils en jettent. C’est là que j’ai vu ceux dont ils protégeaient la fuite : ni plus ni moins que le fils de l’Empereur escorté par leur capitaine. Pour sûr, que mon cœur a fait un bond, j’imaginai la rançon que le rejeton pouvait rapporter ! Je compris mieux les fusées de détresse et les soldats d’élite.

Y avait de quoi être médusé, vous admettrez : transporter un hôte si prestigieux sur un si modeste navire… Et sans conserve, par-dessus le marché ! Avant que je me remette de ma surprise, deux gardes chargèrent, brandissant la lame dorée de leur glaive, résolus à couper Gulisa en deux – ou en trois.
Elle tira ses deux sabres d’abordage et, vu son rictus, aurait hurlé comme une sirène si elle n’avait point été muette. N’importe qui se serait attendu à la voir reculer, c’était mal la connaître. D’un mouvement circulaire de chaque main, elle intercepta les tranchants ennemis qui lacérèrent le vide. Décontenancés et déstabilisés, ils reprirent leur équilibre et bondirent en retrait. Gurian, Samesch et moi en avons profité pour entrer dans la pièce et Gulisa adopta sa position de défense préférée, ses yeux déments passant d’un adversaire à l’autre.

Leurs compères, d’abord restés en arrière pour assurer la fuite du prince par une écoutille, furent sur nous en un éclair. Chacun donna du fer en trinquant de son arme, parant, esquivant, plongeant. Or contre argent. Les deux autres avaient repris leur contenance et se révélèrent de fieffés bretteurs à la hauteur de leur réputation. Les lames dansèrent à gauche, à droite, en haut, en bas, implacables.
Ils avaient la technique, y a point de doute ! L’un d’eux bondit en pivotant, frappant sur le côté, et l’autre darda son glaive vers l’avant, coupant l’élan de Gurian sur ma gauche. Ils reculaient vivement ou attaquaient férocement, visant en silence les jambes, les bras ou la tête alors que nous, on s’époumonait en cris et jurons – mais ça n’avait pas l’air de produire son effet habituel sur ces gaillards-là. Je peux dire sans rougir que votre serviteur a tenu la dragée haute à ces fichus serpents tant que possible. On était trois contre deux, oui-dà, mais c’était affronter le triple tant ils étaient agiles.

De son côté, Gulisa fut rapidement débordée ; elle aurait pu défaire deux sabreurs sans sourciller, mais ceux-là, c’était une autre affaire. Des pointures entraînées à tous les styles de combat. Les lames se déversèrent en torrent d’acier : sautant de larges balayages en assaut directs, d’attaques en contre-attaques, tournoyant avec précision et efficacité… et le sang commença à teinter les tranchants.

Ma pauvre Gulisa ! Je crois que ce fut un vilain coup à la cuisse qui la fit tituber. Ni une, ni deux, un des janissaires en profita : sa lame pirouetta en un moulinet qui lui désarma la main gauche, et son maudit complice abattit la sienne sur son avant-bras droit d’un geste tant brutal que dévastateur.
J’ai pas pu voir lequel des deux lui a porté l’estocade fatale car, de mon côté, j’ai dû parer une série d’attaques si puissantes que j’en serais presque tombé à la renverse ! Si le Borgne s’était point montré dans l’encadrement de la porte pour faire sauter la cervelle de mon adversaire, vous ne seriez pas en train de lire ce cahier.
La détonation cueillit nos assaillants pendant une fraction de seconde : plus qu’il n’en fallut à Gurian pour se fendre de sa botte préférée et embrocher la gorge de l’autre.

Mais Gulisa n’avait point chu sans infliger de sales blessures à ses bourreaux. Elle avait frappé avec toute la sauvagerie des femmes de l’Ouest et rendu coup pour coup : alors, à nous quatre, nous fondîmes sur les deux qui restaient – en sacré mauvais état.
Y a peut-être point d’honneur à finir un gonze à coup de plomb dans le corps, mais mieux vaut ça que d’y rester, et je sais ce que dis.

C’est là que la corne d’alerte de Rakev retentit par-dessus le vacarme. Un imprévu – un autre. Décidément, tout allait de travers, cette nuit-là. Le Borgne ressortit pour voir ce qui se passait, Gurian courut vers la trappe pour tenter de rattraper le Prince et le capitaine. J’ordonnai à Samesch qui avait protégé mon flanc droit sans flancher de fouiller la pièce et, moi, je me ruai sur Gulisa qui gisait sur le plancher.
C’était fini, trop tard. Elle ne respirait plus et se dégorgeait de son sang sur les lattes de bois, le regard vide. « Ils le paieront, ma vieille. Tu seras vengée » que je lui dis.

Je savais qu’on n’aurait pas le temps de ramener son corps sur le Vorace pour lui offrir le départ qu’elle méritait – un risque qu’on prend tous à chaque appareillage. Mais diable ! On n’est pas des sauvages, que je sois damné si je respecte point nos traditions ! J’ai cassé son collier, pris la pièce trouée, ouvert sa bouche et je l’ai posée sur sa langue. « Par les flots, la liberté. Par le sang versé, le serment levé. »
Son âme était libre, désormais. Libre de quitter la capitaine et le Vorace, quel que soit le jugement qui l’attendait là où elle était – ceux qui sont tombés cette nuit-là n’ont pas tous eu cette chance. Je fis glisser ses paupières pour lui fermer les yeux.

Je m’interromps car j’entends du bruit non loin de mon camp et c’est mauvais signe.

Flaque de sang sur le parquet

Saleté de bestiole ! Y en a une qui rôdait autour, encore un de ces hideux machins énormes. Figurez-vous un cloporte de la taille d’une commode, avec une douzaine de pattes d’araignée et une gueule de homard géant, rapide comme un chien ! C’est que ça couine fort, en plus ! Ça a réussi à m’érafler le mollet dans sa longueur, mais ça finira en brochettes.

Quand je l’aurai vidé, et nettoyé l’intérieur de sa carapace, on verra si j’avais raison rapport à la pluie.
Mais bref, je reprends mon récit le temps que ce fiel verdâtre qui lui sert de sang se dégorge.

Moi, j’étais encore penché sur Gulisa quand Gurian frappa sur l’écoutille comme un gharl. Il eut beau se démener, elle ne s’ouvrit point ; ils avaient dû la barricader du dessous. De son côté, après avoir fouillé le grand bureau central, Samesch appela : la carte de navigation était clouée au mur. Je l’arrachai et la roulai, quand j’aperçus une caisse par terre avec une inscription qui disait « Drakhem ». Dedans, des vêtements, un tricorne usé, deux boussoles, des instruments de navigation… et une longue-vue.
Drakhem, le fameux ? Ces affaires, c’étaient les siennes, pas de doute là-dessus, je les reconnaissais. Il avait donc vraiment été capturé ? Y avait eu des rumeurs depuis trois ou quatre semaines, mais personne n’y avait cru – c’était pas la première fois que les impériaux tentaient de semer le doute parmi les équipages.
J’ai dit aux gars de prendre la caisse et de piller ce qu’ils pouvaient, et moi j’ai récupéré le kriss de Gulisa. La corne de Rakev résonna encore une fois – c’était du sérieux. « Qu’est-ce que vous fichez ? Sortez, faut décamper fissa ! » nous prévint le Borgne sous le linteau de la porte, le paletot trempé de sang.

Le pont avait des airs de charnier fumant. On dévala les marches et on se replia sur le Vorace par la planche. Depuis sa vigie, Rakev cria « Chaloupe à la mer ! ». Svana protégea notre retraite tandis qu’Aleb, notre chef artificier, préparait la mise à feu des obus de sabordage.
En me retournant, je les vis. Deux frégates de guerre impériales, de sacrés bestiaux ! Elles répondaient à l’appel de détresse de la corvette et nous fonçaient droit dessus. « Gulisa ? » me demanda Svana en me lançant un œil inquiet. Je lui fis non de la tête. « Si j’retrouve l’enfant de salaud qui m’a assuré qu’ils n’auraient point d’escorte, j’lui ferai bouffer ses couilles avant de l’empaler sur le mât de misaine ! »
Ç’aurait pas été le premier, notez bien.
Les amarres d’abordage furent tranchés, la mitraille plut sur tous ceux qui ne s’étaient point réfugiés dans le faux-pont ou l’entrepont. Nous manœuvrâmes pour nous dégager, les obus explosifs furent tirés : un déluge de feu saborda la corvette, qui condamna les survivants. En deux temps, trois mouvements, elle fut réduite à un bûcher flottant.

Une fois sur le pont de dunette, je réglai ma longue-vue et vis la chaloupe dans les vapeurs ; elle s’éloignait à vive allure vers les frégates avec le prince accompagné du capitaine. Morbleu ! Un capitaine qui laisse son équipage combattre seul et qui abandonne son navire, j’avais encore jamais vu ça.
Koja-Sana, notre timonier, s’arrangea pour garder le brasier entre nous et les frégates. Des obus de mortier tombèrent autour de nous, on se serait crus dans un lac de geysers. Nous retournâmes dans la mante de brouillard qui nous avala aussi vite qu’elle nous avait crachés. Chaque lanterne fut mouchée.

Nous n’attendîmes point d’arriver au mouillage pour nous occuper des blessés, y en avait plus que d’habitude. Maudits janissaires ! Le toubib n’a point chômé. Moi, j’ai rapporté à Svana ce qui s’était passé dans la cabine ; vrai, le butin était maigre en apparence mais quand elle a vu la carte et la caisse qu’on avait récupérées, elle a viré blanc comme un suaire.

Faut savoir que Drakhem, c’était un fameux pirate – une légende vivante depuis son raid sur un convoi de la trésorerie impériale. Il était plus de première jeunesse, pour dire le moins. À l’époque, c’était son Second qui avait fait construire le Vorace après l’avoir trahi, persuadé que le capitaine allait lui piquer son magot. Tu parles ! Il l’a pas emporté au paradis, et c’était mérité ; mais ça a fait notre affaire, et je sais ce que je dis. Il lui avait volé la carte de l’archipel où le vieux avait caché une bonne partie de son trésor ; mais par précaution, le loup de mer l’avait déchirée en deux puis caché l’autre moitié. Tel quel, son morceau valait moins qu’une guigne.

Après son élection en tant que capitaine de ce navire, Svana avait trouvé la carte dans un compartiment secret du bureau : incomplète, situer l’archipel en question était impossible.
Et quand bien même, seul Drakhem connaissait l’emplacement exact, et il s’était assuré que ceux qui l’avaient aidé à enterrer son butin gardent un silence éternel, si vous voyez ce que je veux dire. Avec autant de sang versé tant pour l’amasser que pour l’escamoter, et vu que ceux qui sont partis à sa recherche ne sont jamais revenus, la rumeur courait qu’une malédiction s’abattait sur quiconque le convoitait.

Svana se saisit de la longue-vue. « Ça, c’était la prunelle de ses yeux, il s’en serait séparé pour rien au monde. » Après l’avoir examinée avec mille précautions, elle la posa puis réunit les deux moitiés de carte : le trajet complet apparut enfin. Avec un drôle de point en forme de cône au large d’une des îles.
La capitaine avait enfin trouvé ce qu’elle cherchait depuis tant d’années.

Le sifflet de Rakev retentit. L’aube pointait et on approchait du dock.

Bon, j’ai la jambe qui fourmille, faut que j’aille laver la plaie dans la rivière. Heureusement que l’eau n’y est point acide comme la pluie, sans quoi y a belle lurette que j’aurais gobé ma pièce.

Longue-vue, chandelle et outils de navigation sur une table en bois

Faut toujours faire gaffe quand on arrive près du cours d’eau. Y a des pierres qui n’en sont point et des plantes plus dangereuses qu’elles n’en ont l’air. J’ai pu nettoyer mes éraflures, elles sont superficielles – j’en ai profité pour remplir mon outre. J’ai aussi récupéré de cette vase noire durcie qui me sert d’encre.

Dans la semaine qui a suivi l’abordage, on partagea le butin puis célébra celles et ceux qui y sont passé. Les kriss qu’on avait pu récupérer, on les planta et les scella dans notre cimetière. Pour ceux qui manquaient, on en forgea de nouveaux.
Sur le vaisseau, le peu d’avaries répertoriées furent réparées, on tressa deux aussières ainsi que des bouts. Il nous fallait un nouveau harpon principal vu que le nôtre était resté fiché dans l’épave, faire le plein de vivres pour le prochain voyage et recruter des remplaçants.
Je pris le Borgne et le Manchot avec moi – des inséparables, à leur façon, ils font la paire comme on dit ! –, mais aussi le Sagace – le surnom de Koja-Sana. Y avait pas meilleur timonier dans toutes les Flèches fracturées. On mit le cap sur Bramuken à bord du Dauphynx, une goélette qui servait à nos voyages de commerce.

Si vous ne connaissez point le comptoir de Bramuken, c’est que vous avez jamais navigué vers le grand Nord – ni par-delà l’océan oriental puisque c’est la dernière étape avant Yutzil, le continent de l’empire pahalien.
Quand on arrive à la pointe méridionale, faut se figurer une forêt de pierre monumentale : des colosses de roche qui semblent jaillir de l’eau saphir – des colonnes massives, larges comme dix caraques, d’autres moins épaisses, des doubles ou des triples. Balafrées de strates horizontales grises, rouille, ocre et même rouge pétard, certaines tapissées de mousses ou hérissées de drôles d’arbres biscornus aux longues feuilles tombantes et aux fruits en bulle. Des piliers tellement hauts qu’ils déchirent les nuages, et tellement droits qu’on les croirait façonnés par des titans ! Pareil spectacle couperait la chique à n’importe qui, et je sais ce que je dis.

Les logis se déploient tout du long, du bas vers le haut, et aussi entre ces flèches, des câbles tirés en une toile d’araignée interminable : la ville s’y étale partout, bruyante, colorée, débordante…
De charpentes de bois en ossatures de métal reliées par des ponts de corde, de passerelles couvertes en arches à plusieurs niveaux, piquetées de parapets, de guérites et d’échauguettes de toutes tailles et de toutes formes, surplombées de jardins suspendus. Des poulies, des treuils, des roues de levage, des coursives, des bastingages, des haubans… Et même des coques de navires échoués récupérées comme collées sur la roche, pareilles à d’immenses verrues !

Au pied, de puissants pilotis ou de gros flotteurs soutiennent des débarcadères, des systèmes de cale sèche et des ateliers navals. Au-dessus, les commerces, les bordels, les auberges, les tavernes et quelques gargotes. Dans les hauteurs, les habitations sur des terrasses artificielles ou naturelles font des nids démesurés. Certaines s’enfoncent profondément dans la pierre en rejoignant les labyrinthes creusés dans les pitons. Des auvents en bois, de grandes toiles colorées, des bannes de toutes sortes se déploient en ailes grotesques et vibrent au gré des vents, qui mugissent comme une bête furieuse et portent le braillement des oiseaux, étouffent la clameur des marchands et des noceurs… Autant dire que la ville est imprenable et que l’Empire n’a même pas essayé de s’étendre jusqu’ici.

Par-dessus le marché, l’océan s’y engouffre en courants capricieux et maelströms traîtreux. C’est mille récifs et écueils tranchants qui vous souhaitent le bonjour, sans compter les hauts-fonds qui culminent en plages sableuses selon la saison ! Si l’on veut naviguer dans ce dédale rugissant et éviter les tourbillons, faut de l’expérience, un voilier manœuvrable qui obéit au doigt et à l’œil, une sacré dose de sang-froid et connaître le coin… Sans quoi c’est le naufrage assuré. Oubliez les bâtiments de gros tonnage ! Quant aux vaisseaux de guerre, ils pourraient même pas s’en approcher.
Par ma foi, je n’ai point d’autre souhait que d’y retourner, loin de ce maudit pays qui va finir par avoir ma peau.

En attendant, faut que je me remplisse la panse. Le soleil est assez haut pour allumer un barbecue, et cette maudite bête est prête à se laisser dépecer.
Faut point trop attendre avant de les cuire car leur chair se gâte vite. Ce serait mentir que de prétendre qu’on en ferait festin, mais c’est toujours mieux que de crever de faim.
Qu’est-ce que je donnerais pour un tonneau de jærn, ou de n’importe quelle autre liqueur !

(…)

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