Des histoires. Des chansons. Un univers.

L'oiseau et l'enfant

Difficile de comprendre et d’accepter la disparition de son père quand on est tout petit.

Mais à sept ans, Ensekhmab est devenu grand ; envers et contre tout, il entame un voyage initiatique aux conséquences profondes.

Pyramide dans une tempête de sable

Nouvelle

La puissance du Verbe dépend de la qualité du silence.

Parti à la guerre, le papa d’Ensekhmab n’est jamais revenu. Mais comment accepter l’inconcevable ?

Car quand on a sept ans et une imagination débordante, l’espoir peut déplacer des montagnes.

Guidé par un compagnon inattendu, l’enfant entend bien tenter le tout pour le tout afin de le retrouver – quitte à affronter la fureur de la nature.

Suivez-le dans son périple à travers le désert vers une mystérieuse pyramide.

Je vous révèle les dessous de cette nouvelle dans mon article sur ce périple initiatique d’un petit garçon.

Extrait

Une masse draconienne s’abattit sur le rocher, broyé en une multitude de cailloux sous cette meule de chair. Le craquement claqua en tonnerre macabre. Les griffes de la taille d’un homme, noires et luisantes, se plantaient dans le sol aussi aisément qu’une lame dans de la viande crue. Les acacias-parasols et autres malheureux baobabs épineux crépitaient comme des feuilles mortes sur son passage. Chaque nouveau pas traçait un labour cruel ; déracinant, éventrant, scarifiant une nature à genoux.

Devant ce mastodonte incoercible, tous fuyaient : hommes, femmes, enfants, animaux et toute créature suffisamment intelligente pour déborder d’épouvante.

Même la terre tremblait à chacune de ses foulées.

Le monstre fit halte devant les portes de la ville. Il huma l’air sec et lourd. Derrière lui, la longue traînée de dévastation esquissait une balafre sinistre.

Là, crâne et redoutable, campé sur ses épaisses pattes à la peau écailleuse, la queue musculeuse fendant les airs comme l’orage déchire le ciel, il se dressa de toute son abominable hauteur. L’ombre portée par son corps écrasait fortifications, bâtiments et avenues.

Rien ne lui résisterait.

Satisfait du théâtre de son prochain carnage, ses deux têtes difformes balancèrent. Ses énormes yeux jaunes s’étrécirent. Ses gueules gonflées d’éperons sanguinolents cornèrent un rugissement si effroyable que tous les oiseaux furent pris de panique à plusieurs lieues à la ronde. Alors…

— Ensekhmab ! Pour la deuxième fois, viens manger, le dîner est servi ! 

La cité venait de gagner un sursis.

L’enfant accourut.

Nulle expression ne se lisait dans son regard bleu délavé qui contrastait tant avec sa peau cuivrée. Il se mit à genoux devant la table basse. Maman caressa le petit crâne rasé en souriant.

— Tu vas encore détruire ta ville ? Tu as mis si longtemps à la reconstruire, c’est dommage !

Ensekhmab haussa les épaules en attaquant sa soupe. Les adultes ne comprenaient rien.

Elle hésita.

— Tu as trouvé ta pierre, pour papa ?

Sans lever les yeux, il fit non de la tête.

— Ne tarde pas trop. Six jours, ça passe vite, tu sais.

Six jours. Six jours ! Autant dire une éternité. Pourquoi les grands répétaient-ils à l’envi de telles inepties ? Les heures sont interminables. Les sabliers égrainent leur ennui au rythme des étoiles dans le ciel. Rien n’est plus lent qu’une minute. Si, peut-être deux minutes.

Il aurait tout le temps du monde.

Céder à la précipitation n’était pas envisageable. Il fallait trouver la pierre parfaite.

Ce n’était pas une mince affaire ; des pierres, il y en avait tant ! Trouver la bonne taille, la forme convenable, les proportions idéales, la couleur satisfaisante, la rugosité parfaite, l’odeur adéquate… Il y avait tant de facteurs ! Il ne prenait pas cette mission à la légère.

Ce sera sa toute première pierre sur le cairn. Chacune était importante, mais la première… eh bien, c’était la première. Il n’y aurait jamais d’autre première pierre. À sept ans, il mesurait la solennité de l’acte. C’était un gage de sa croissance, il quittait le premier âge. Il grandissait.

En un sens, cela le ravissait. Il avait tellement hâte de vieillir ! Les adultes ne réalisent pas leur chance. Tout avance au ralenti, quand on est petit.

Comme tous les soirs, maman le borda dans son lit. Comme tous les soirs, il lui attrapa la main. Ses grands yeux d’enfant suppliaient en silence.

— Ensekh, il est tard.

Il resserra son étreinte.

— Bon… Une petite histoire, alors ? Après, on éteint.

Il fit oui en souriant.

Elle s’installa, ouvrit le livre préféré de son fils puis commença à conter de sa voix douce, en expliquant tantôt les mots difficiles :

Il fut un temps où des créatures fabuleuses peuplaient Tahamaan. Bien avant que les trois continents ne se séparent, bien avant l’invasion des reptiles géants, bien avant la naissance de nos ancêtres, elles vivaient en paix et en bonne intelligence sous la bienveillance des trois lunes.

« Sur la terre ferme, il y avait le lion-araignée ; il courait sur ses huit puissantes pattes, balayait la savane de sa queue touffue, effrayait par son rugissement rauque, émerveillait par sa crinière d’or aux reflets argentés. Les muscles saillaient sur son corps à la toison fauve. Sa face n’arborait pas de moustaches, car il se servait de ses doigts pour ausculter son environnement. Il ne tissait pas de toile mais savait grimper aux arbres mieux qu’un singe, sauter sur ses proies et gratter chaque recoin de son corps.

« Il y avait le chacal-taupe ; à l’aise tant à la surface que sous terre, il fouissait des galeries interminables, creusait des salles souterraines, hurlait aux lunes pour rassembler sa meute. Il percevait le moindre son, la moindre vibration sur une grande distance grâce à ses larges oreilles. Contrairement aux chiens, il n’avait qu’une seule tête prolongée par un très long museau garni de petites canines. Sa vue était mauvaise, c’est pourquoi il ne chassait pas, mais se nourrissait de tout ce qui était passé dans le royaume d’Aqer. Assis ou couché, il aimait à contempler le coucher du soleil.

« Il y avait la vachéchassière ; de longues pattes fines mais solides soutenaient son corps de bovin au pelage ras. Sa démarche était gracieuse, allègre et vive, son meuglement semblable à un rire. Elle se déplaçait en tribu et vivait en troupeaux de plusieurs familles. Ses deux queues, longues et agiles, pouvaient lui servir à cueillir les feuilles des grands arbres, ou se défendre des parasites qui lui tournaient autour. Ses longues cornes étaient craintes mais son tempérament était docile et gai.

Les paupières d’Ensekhmab se fermaient tandis que sa main s’ouvrait lentement. Mais quand maman commença doucement à se dégager, le petit sursauta et l’étreignit de plus belle, rouvrant à demi ses yeux ensommeillés. Elle reprit.

Entre terre et ciel, il y avait le chevaigle ; il déployait ses vastes ailes au plumage coloré et pouvait s’envoler par-delà les prairies qu’il aimait parcourir au galop sur ses six pattes. Sa majestueuse tête d’aigle posée sur un cou épais et veineux inspirait le respect, et rien n’échappait à son regard perçant. Dans le ciel, ses sabots chatoyaient au soleil tant et si bien qu’on pouvait croire qu’il courait sur une rivière d’étoiles en plein jour.

« Dans les airs, il y avait le lapin-hibou ; un pelage plumeux lui faisait un manteau soyeux qui le tenait toujours au chaud. Ses yeux globuleux voyaient parfaitement dans la pénombre, ses longues oreilles l’aidaient à repérer ses proies. Son museau remuait sans cesse même quand il se tenait immobile. Il ne sortait jamais le jour : quand tombait la nuit, il devenait un des chasseurs les plus farouches, usant de ses serres acérées pour saisir rongeurs et serpents dont il raffolait.

Les doigts glissèrent quand il s’assoupit, maman s’éclipsa après avoir déposé un baiser sur son front.

Monstre draconien à deux têtes
Satisfait du théâtre de son prochain carnage, ses deux têtes difformes balancèrent.

Pour farfelus, dérangeants ou invraisemblables qu’ils soient, les songes exercent cet étrange pouvoir de persuasion : ils abolissent toute notion de rationalité, ouvrent grand les portes du possible.

Quand d’autres s’accommodaient d’un imaginaire étriqué, Ensekhmab, lui, rêvait en majesté.

Ses nuits foisonnaient d’aventures trépidantes, de paysages prodigieux, de cités spectaculaires et d’animaux fantastiques. Sur sa couche, il embarquait pour des épopées immobiles ou se lançait dans des tribulations complexes aux rebondissements sensationnels ! Souvent, papa l’accompagnait. Une fois, il le tirait d’un mauvais pas ; une autre, il le guidait vers des merveilles insoupçonnées ; une autre encore, il le prenait par la main ou dans ses bras – et ce contact seul valait toutes les aventures du monde, il suffisait à le chavirer de bonheur.

Ses songes lui forgeaient un refuge réjouissant, qui lui offrait en esprit ce que la vie lui refusait.

Mais il était un rêve que le jeune dormeur redoutait. Un rêve triste, lent, qui poignait son cœur autant que son âme et qui s’invitait malgré lui à la même période depuis quatre années. Toujours le même, invariablement monotone.

Au loin, il y avait cette grande tempête de sable sous un ciel menaçant. Et papa était là, à ses côtés. Ils regardaient tous deux ce terrible mur grège et ocre, mouvant, au chatoiement morne, qui masquait l’horizon. Et papa lui lâchait la main. Et sans un mot, sans même regarder son fils, il se mettait en marche.

Ensekhmab, lui, restait tétanisé. Cloué sur place. Il voulait appeler papa, lui demander de rester. Il voulait crier, mais quelque chose l’en empêchait : il sentait que cela ne servait à rien. Papa avait choisi de lui lâcher la main. Délibérément, il avait choisi d’avancer. De le laisser derrière. Pourquoi l’écouterait-il puisque sa décision était prise ?

Alors, il se taisait. Les larmes avaient beau affleurer, le menton se crisper, il se taisait.

La tempête approchait. Papa, à pas lents et réguliers, avançait à sa rencontre. Sans jamais se retourner.

Bientôt, la poussière gloutonne le gobait. Son ombre floue se fondait dans le rideau tourbillonnant pour disparaître complètement. Qu’avait-il donc fait de mal pour que papa l’abandonne ainsi ? Soudain, un cri retentissait sous la voûte menaçante : un grand oiseau planait au-dessus du vacarme impétueux.

Mais la tempête gagnait du terrain et, lui, il ne parvenait pas à bouger. Courir tout droit pour rejoindre papa ? Faire demi-tour, s’enfuir pour échapper au sable grondant ? Qu’attendait-on de lui ? Les larmes chaudes traçaient des sillons humides sur ses joues poussiéreuses.

Alors les caresses consolatrices de maman, qui avait perçu sa détresse nocturne, l’extirpaient du cauchemar. Jamais il ne rêvait au-delà de ce moment, jamais il ne prenait de décision, désemparé et solitaire dans la steppe désertique.

Le sable était toujours vainqueur.

Papa, à pas lents et réguliers, avançait à sa rencontre.

Au matin, il se rendit au cairn. Il avait besoin d’étudier les pierres encore une fois.

Il se coucha sur le ventre, le menton sur ses bras croisés, et scruta attentivement l’empilement soigneux. Le cairn n’était pas haut ; peu avaient déposé leur pierre au fil des ans. Il y avait maman, bien sûr, mais aussi son grand-père, ses deux tantes, son oncle, un ou deux amis de papa. Seuls les plus proches offraient ce témoignage d’une année passée sans l’être chéri.

Elles symbolisaient la persistance, l’indéfectibilité, la solidité de l’amour qui ne cessait pas, même après le basculement dans le royaume d’Aqer – quand la vie continuait sans le corps physique. Chacune figurait ce qu’on avait éprouvé au cours de l’année passée, loin du disparu. Les sentiments qui animaient le dépositaire, figés dans cet hommage humble et silencieux.

En détaillant chaque pierre, il essaya de deviner le message qu’elle véhiculait. Ce n’était pas aisé, si seulement elles pouvaient parler ! L’idée le fit sourire. Un caillou qui parle, voilà qui serait déconcertant et instructif à la fois. Que d’histoires aurait-il à raconter ! Tous ces siècles, ces millénaires… Quel âge ont donc les pierres ? Elles sont parfois si différentes les unes des autres. Elles n’ont pas pu naître toutes en même temps. Certaines s’effritent, d’autres sont très dures, d’autres encore renferment des trésors cachés, comme des coquilles ou des empreintes bizarres.

Non, tout bien réfléchi, elles n’auraient probablement pas grand-chose à dire. Il leur aurait fallu des yeux, en plus d’une bouche. Une conscience. Sans cela, comment appréhender le monde et ce qui s’y passe ? Surtout sans yeux. Quoique… Il y avait le vieil Ahmagged qui était aveugle, il n’avait pas besoin d’yeux pour appréhender le monde. Mais c’était différent : lui était humain. Il pouvait parler, sentir, toucher, bouger, goûter, réfléchir… Pour une pierre, ces exploits relevaient de l’impossible. Il ne suffit pas de se trouver quelque part pour comprendre ce qui se passe autour de soi.

Il conclut finalement qu’une pierre serait certainement fort ennuyeuse si elle pouvait parler et balaya cette pensée d’un clignement d’yeux.

Il considéra le cairn dans son entier.

Sept ans. Désormais, il allait devoir participer à cet échafaudage funèbre. Il était en âge de comprendre la portée et la profondeur d’un tel choix ; il accueillait cette nouvelle responsabilité avec sérieux et application. Cette tâche nécessitait une introspection. Démêler l’écheveau de ses sentiments.

Il bascula sur le dos. La clarté du ciel matinal le força à plisser les paupières. Des insectes papillonnaient, des oiseaux pépiaient paresseusement dans le grand acacia. Quelques fourmis explorèrent ses doigts avant de passer leur chemin. Très haut, un rapace tournoyait en cercles larges.

Ensekhmab ferma les yeux, les bras en croix.

Qu’il est difficile de saisir ses émotions quand on n’a pas encore les mots pour les reconnaître ! Exercer son pouvoir sur nos démons exige de savoir les nommer.

Il demeura ici, quasiment impassible, jusqu’à ce que les ombres refluent et que le soleil le baigne. Il devait rentrer, maman lui avait proposé de l’accompagner dans la savane plus tard dans la journée afin de l’aider à trouver sa pierre.

Malheureusement, cette quête ne rencontra pas le succès escompté.

Ils quittèrent le logis familial au déclin du soleil, s’aventurèrent hors des chemins, loin de l’enceinte du village, autour et au-delà de la grande oasis. Maman resta vigilante aux menaces de la savane, et ils cherchèrent consciencieusement vers les baobabs, aux abords du canyon aux ossements. Ils sillonnèrent la balafre rocheuse qui, au loin, disparaissait dans les steppes septentrionales. Ils fouillèrent même la lisière de la Dessiccation cependant que les ombres allongeaient leurs doigts convoiteux. En vain.

Aucune ne reflétait l’âpreté anguleuse, la rudesse brûlante, les émotions brutes qui l’assiégeaient ; ni la tendresse soyeuse, l’admiration sans bornes, l’indéfectible confiance en un retour forcément triomphal. Une telle pierre existait-elle seulement ?

L’horizon oriental se teinta d’un bleu-gris qui tirait sur le noir. Seul le sommet de la pyramide, lointain, isolé, reflétait les rayons vespéraux. Un phare dans cette mer aux vagues immobiles.

Ils rentrèrent bredouilles.

Séparateur horizontal de texte

La nuit suivante fut interrompue par le même cauchemar.

Levé tôt, Ensekhmab contempla les décombres de sa ville miniature. Il lui fallait du sable pour la reconstruire, et de l’extrait de brasiflore afin de le solidifier. Il s’habilla, prit ses deux seaux puis courut vers l’est.

Arrivé à l’orée du désert, essoufflé, il s’arrêta. Il lâcha ses seaux, une taupe des sables disparut dans son terrier. Debout, il observa la pyramide. Les dunes en masquaient la base, mais – même à cette distance – on voyait son tiers supérieur qui ondulait dans la brume de chaleur. Son blanc délavé chatoyait, il se parait des couleurs de l’aube.

Maman lui avait ordonné de ne s’en approcher sous aucun prétexte. Déjà, parce qu’elle était très loin et qu’un tel trajet dans l’immensité brûlante s’avérait dangereux. Mais aussi car le monument était vétuste et surtout maudit. Il n’avait pas bien compris pourquoi (des histoires de disparitions et de divinités antiques oubliées). Lui, il la trouvait jolie. Et intrigante. Son chapeau doré la rendait mystérieuse.

Il se laissa choir sur le sable et s’étendit, face contre le manteau granuleux. Il aimait ce contact. Il aimait son odeur si particulière. Une fragrance de terre, de silex, de fraîcheur avant qu’il ne se gorge de soleil. Il y plongea lentement ses doigts, sentit les grains sous ses ongles. Il y avait quelque chose de relaxant à les malaxer, comme une eau sèche qui se laisse empoigner mais s’échappe toujours. On pouvait le saisir, mais jamais le retenir. Le sable, c’était la liberté.

Il en contemplait les innombrables grains, si proches de ses yeux. De loin, ils formaient une masse cohérente, opaque ; de près, chaque particule était unique, presque translucide. C’était fascinant.

Il finit par se redresser. Son regard erra un moment. Son rêve de tempête se rappelait à lui. Papa avait-il réellement été avalé par le sable ? Un jour, il avait entendu que le royaume d’Aqer s’étendait au-delà du désert, que la pyramide en marquait l’entrée. Elle était si loin !

Il remplit ses seaux et finit par tourner les talons – à contre-cœur –, cueillit quelques brasiflores sur le chemin puis rentra à la maison à temps pour se faire sermonner par maman.

L’envie d’exercer ses talents d’architecte lui était passée. Il demeura pensif, contemplatif. Papa lui manquait. Une langueur subreptice, une mélancolie lasse faisait son nid dans son esprit obsédé par ce rêve. De toute la journée, le monument colossal le hanta.

La pyramide l’appelait.

Désert et pyramide au loin
La pyramide l’appelait.

La nuit fut chaude et le sommeil entrecoupé de nombreux réveils désagréables. Le cauchemar revint, suivi d’un songe étrange : Ensekhmab courait après une taupe des sables géante qui se transforma en chevaigle. L’animal lui fit signe de le chevaucher ; ensemble, ils s’envolèrent vers la pyramide. Mais le chevaigle se cabra dans les airs et le désarçonna, le faisant chuter dans le vide immense tandis que la pyramide s’ouvrait pour l’engloutir.

Il se réveilla en sursaut. Les premières lueurs de l’aube filtraient dans sa chambre.

Allongé, il repensa à la dernière fois. La dernière fois qu’il avait vu papa. Une éternité s’était écoulée, mais le souvenir perdurait distinctement. « Ne me dis pas au revoir, » lui avait-il intimé en s’agenouillant à sa hauteur, « Ne dis rien. Je serai bientôt de retour. » Ses grandes mains flattèrent son petit visage, ses yeux d’un bleu surnaturel vissés dans les siens. « D’accord ? »

Il opina, et il se tut.

Et depuis, il se taisait. Son dernier mot avait été pour papa.

Les jours suivants, maman avait eu du mal à accepter son silence. Il n’était pourtant pas dirigé contre elle – ni contre quiconque. Combien de fois avait-il eu envie de le briser ! Parler était facile. Tout le monde bavardait à tort et à travers. C’est ainsi qu’il apprit la puissance du verbe – et surtout celle du silence.

Ne dis rien.

Parler, c’eut été admettre que papa ne reviendrait jamais. Abandonner l’espoir. Tirer un trait sur lui, prétendre qu’il n’existait plus. Il ne pouvait s’y résoudre. Et puis, quelle valeur aurait sa parole s’il n’était pas capable d’honorer ce qu’il considérait comme une promesse ? Il le reverrait. Ici ou au royaume d’Aqer.

Sa prochaine phrase, la première depuis tout ce temps, serait pour lui. Et, portés cet interminable mutisme comme le coup est porté par un long élan, ses mots compteront, ils retentiront comme jamais aucun autre.

Plus qu’une phrase, ils seront une proclamation.

Il se tourna sur le côté et contempla sa ville en ruines. 

Il se leva et en rasa les décombres afin de récupérer le sable qu’il passa au tamis. Il entreprit d’en faire une grande pyramide. Sans prendre la peine de l’imbiber, il façonna l’édifice, songeur. Il avait besoin de réfléchir, et rien ne l’y aidait mieux que sculpter. Ses petites mains modelaient et caressaient des angles qui s’effritaient facilement. À quoi pouvait-elle ressembler, de près ? Recélait-elle des chambres intérieures ? Comment ouvrait-elle le passage vers Aqer ? Le royaume s’étendait-il par-delà, ou fallait-il entrer dans le monument ? 

Accablé de questions, il s’affala sur le sol au pied de son œuvre inachevée. Il vida son esprit, le regard fixé sur cette face triangulaire qui le dominait. Une partie du sommet se morcela et boula sur le versant. Cette nouvelle perspective fit naître une illumination : tout devint clair ! La forme dessinait un chemin ! La pyramide était une route vers le ciel. Il comprit alors que papa, dans son rêve, ne l’abandonnait pas : il lui montrait la voie ! Maman le lui avait dit : contrairement à leurs ancêtres, son corps n’était pas sous le cairn. Il n’avait jamais été retrouvé. S’il était passé dans le royaume d’Aqer, il l’attendait donc là-bas. Il lui suffisait de le rejoindre.

À cette fin, il devait gagner la pyramide.

Il ne resterait plus planté dans le désert, indécis. Aujourd’hui, il était grand. Il pouvait décider. Il déciderait.

Et il décida.

Il sortit dans le jardin, près du puits. Le soleil était bas mais la journée serait chaude.

Résolu, il passa le mur oriental, coupa à travers la savane qu’il connaissait bien. Il savait les endroits à éviter, ceux où les fauves aimaient à chasser, ceux où les buissons épineux lançaient leurs rhizomes acérés affleurant au sol.

Il laissa l’ombre des hauts baobabs derrière lui tandis que ses pieds nus foulaient un sol de plus en plus meuble. Mais à mi-chemin, il s’arrêta.

Devant lui se tenait un oiseau, un splendide faucon perché sur un buisson. Il ressemblait à celui de son rêve. Son grand œil noir le fixait. Il n’en avait jamais vu d’aussi imposant ; le port orgueilleux, des plumes bleutées frangées d’or paraient sa tête et se dégradaient en moire chatoyante sur son dos et ses ailes. Ensekhmab aurait juré qu’il l’attendait. Le rapace tendit son cou, lança un cri mélodieux puis prit son envol.

Il l’invitait à le suivre.

L’enfant regarda en arrière, vers sa maison. Il hésita. Il se tourna à nouveau vers l’océan ocre et safran. Était-il prêt à braver l’interdit, à désobéir, à explorer cette étendue hostile ? Il était grand, à présent.

Son regard se porta sur l’horizon.

Le sommet de la pyramide miroitait comme un second soleil dans la mer de dunes, le faucon s’éloignait à sa rencontre. La brise chuchotante faisait une voix diffuse.

Il serra ses petits poings afin de se donner du courage, puis se mit en route. Bientôt, la végétation émaciée et les formations rocheuses cédèrent la place au beige sablonneux, tiède et doucement rugueux qui coule entre les orteils quand le pied se tend.

Il retrouvait le sable. Son sable.

Le sable est un ami fidèle mais capricieux. Il sait se montrer tendre, s’accommode de toutes les souplesses, accueille et réchauffe le corps qui l’épouse, protège et refroidit celui qui le pénètre ; mais il sait également se faire roc inflexible, cinglant dans les rafales sauvages, écorcher et déchirer la peau fragile, étouffer la bouche assoiffée. Il ne vous quitte jamais complètement, on l’emporte toujours avec soi. Il sait les interstices, les recoins les plus secrets. Il se verse sans retour dans la mémoire des sens. Sa simple évocation fait ressurgir la caresse de ses grains sur l’épiderme – une noce impérissable.

Il entrait dans le pays des dunes.

(…)

Partagez sur

12 réponses

  1. J’ai beaucoup aimé: on se met si bien dans la peau du petit garçon, grâce aux mots qui créé ces ambiances tantôt reveuses, tantôt angoissantes, puis curieuses … Je n’arrivais pas à stopper ma lecture.

  2. Cette histoire mériterait d être racontée à lécole. J’ai aimé ces mots riches et remplis d’émotion.
    Vous m’avez fait rêver.

  3. Un petit détour par ce conte d’un autre temps. Vous avez une écriture juste, à la fois profonde et légère. Je m’y suis plongée.

  4. Le jeune Ensekhmab nous embarque dans son aventure entre imaginaire et réalité; on en ressort grandi comme lui. Très belle nouvelle! Tu as su toucher l’arénaphobe que je suis…

  5. J ai vraiment beaucoup aimé ce livre que j ai lu d une traite sans pouvoir m arrêter
    Comment accepter I inacceptable ? Cette histoire nous mène sur ce chemin
    Bravo pour cette magnifique histoire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Séparateur horizontal