À la machine à café après une discussion désenchantée à propos d’un fait divers, entre amis en évoquant des souvenirs communs, dans un talk show ou une émission politique, personne ne peut y échapper. Le même constat finit par tomber comme un couperet : c’était mieux avant !
Dans la mémoire personnelle ou collective, toutes les générations s’accordent à le reconnaître. Oui, on était bien plus en sécurité avant. Oui, la morale ne partait pas à vau-l’eau. Oui, on trouvait du travail bien plus facilement. Oui, la planète était moins polluée. Oui, les enfants étaient mieux élevés. Oui, le pays imposait le respect dans le monde. Oui, le pouvoir d’achat, c’était tout de même autre chose. Oui, les multinationales n’avaient pas autant de pouvoir. Ah ! Le bon vieux temps !
Cependant, une fois le tableau brossé avec tant d’aplomb et de certitude(s), il est bon de se pencher plus en détail sur ce qui, à première vue, semble une vérité universelle.
C’était mieux avant : oui, mais quand ?
Étonnamment, c’est une question qu’on pose peu. Était-ce mieux en France quand la route faisait 18 000 morts par an parmi 380 000 victimes ? Celle où l’on fumait dans les avions, les bureaux, les cinémas, les théâtres ? Celle où l’homosexualité était invisibilisée et punie d’emprisonnement, voire de mort ? Celle où les femmes n’avaient pas le droit de voter ni de posséder un compte bancaire, encore moins d’avorter ? Celle où l’anesthésie médicale n’existait pas, où les « soins » dentaires étaient prodigués par la pince des barbiers ? Celle où les enfants travaillaient, où l’espérance de vie était de quarante ans ? Celle des procès en sorcellerie ? Celle où la peste noire faisait cinquante millions de victimes ? Ou peut-être celle où l’humanité luttait en peaux de bête pour survivre à une ère glaciaire ?
On le voit, le bon vieux temps est toujours très subjectif. En y regardant de plus près, il renvoie souvent à notre jeunesse, à une époque où un être cher était encore là, où nous prenions pour acquis ce que nous avons désormais perdu.
Nous étions alors plus insouciants, moins attentifs aux bruits du monde, voire ignorants des complications de la vie d’adulte : dans un cocon confortable à l’abri des réalités dérangeantes.
Les nostalgiques d’un âge bienheureux se réfugient dans les vestiges d’une mémoire incomplète et surtout sélective, qui en magnifie les aspects positifs et gomme complaisamment les aspérités plus rugueuses.
C’était mieux avant… pour qui ?
Une autre question intéressante réside en ce pronom relatif : pour qui le temps révolu offrait-il un asile désirable ?
Les nourrissons ? Les victimes de mortalité infantile dans l’Histoire humaine sont légions. Dans le passé, encore aujourd’hui dans de nombreux pays, accoucher était synonyme de danger de mort tant pour les bébés que pour les femmes. Et même quand la naissance se passait bien, combien d’enfants ont-ils été aussitôt placés, abandonnés ? Entre pauvreté, viol, inceste, grossesses illégitimes ou malvenues, le fruit de relations hétérosexuelles a bien souvent condamné les survivants à la misère ou au ban de la communauté. Et même dans le cadre très conventionnel du mariage, mieux valait éviter d’être une petite fille pour ne pas être abandonnée, marchandée, promise à une vie d’objet sexuel, voire tout simplement tuée.
« Le bon vieux temps des conversations de comptoir renvoie généralement à soi-même, à sa propre vision de la vie par le filtre déformant du souvenir. »
Les enfants ? Ce n’est qu’au XXe siècle que la condition de l’enfant devient un enjeu social cardinal, avec l’apparition de la démocratie moderne et l’alphabétisation de masse. Car il était jusqu’ici considéré comme une force de travail docile, commode et malléable. Il aura fallu attendre 1989 pour que l’ONU adopte la Convention internationale des droits de l’enfant, inscrivant ainsi l’enfance comme un sanctuaire universel aux droits spécifiques.
Les adultes ? Depuis l’antiquité, la guerre a toujours été une des activités favorites de l’humanité. Les hommes et les femmes y ont péri par millions, faisant une quantité astronomique d’orphelin(e)s, de traumatisés, de veufs et de veuves. Les épouses, plus particulièrement, n’échappaient pas à un destin verrouillé par le contrôle exclusif des hommes.
Évoquons aussi les personnes handicapées de tous âges, motrices ou mentales, qui n’ont jamais fait de vieux os pour la crainte qu’elles inspiraient. Quant aux autres qui ne correspondaient pas aux diktats de leur société pour des raisons de mœurs, de couleur de peau, de particularités physiques, ou de superstition, ils sont encore aujourd’hui l’objet de persécutions, humiliations, harcèlement ou mise à l’écart.
Peut-être êtes-vous déjà tombé sur cette citation attribuée à Socrate expliquant que les enfants « aiment le luxe », « méprisent l’autorité » et « ont de mauvaises manières » ? Eh bien, elle est fausse : il s’agit d’une formulation moderne écrite en 1907 par Kenneth John Freeman (Cambridge) à propos de l’éducation en Grèce ancienne. L’idée existe toutefois chez les Anciens, on en trouve l’écho dans La République et dans Les travaux et les jours d’Hésiode, comme l’explique en détail le site Guichet du savoir.
Non, le bon vieux temps des conversations de comptoir renvoie généralement à soi-même, à sa propre vision de la vie par le filtre déformant du souvenir. Plus que l’amour d’un passé définitivement révolu, il s’apparente plutôt à la nostalgie de circonstances qu’on estime aujourd’hui privilégiées, et qui nous échappent désormais.
Un patron peut regretter le temps où l’employé était corvéable à merci, sans congés payés ; une femme peut regretter l’époque où ses parents étaient encore en vie ; un homme peut regretter son enfance où il jouait à loisir ; un chef d’État (abusant d’un fond de teint orange, au hasard) peut regretter le pouvoir absolu de la monarchie d’antan ; une grenouille de bénitier peut regretter qu’une loi d’airain ne force plus ses concitoyens à adopter les mêmes croyances et les mêmes mœurs qu’elle…
« C’était mieux avant », surtout pour celles et ceux qui estiment avoir perdu quelque chose – ou quelqu’un.
Un monde de plus en plus violent ?
À regarder les journaux télévisés, à écouter les chroniqueurs autres personnalités politiques des talk shows, les actes de violence ne cessent de croître. Qu’en est-il réellement ? Examinons les circonstances qui nourrissent ce sentiment.
Le monde moderne peut se montrer effrayant. L’attaque russe en Ukraine, le conflit israélo-palestinien, les tensions Arménie–Azerbaïdjan, les guerres civiles d’Afrique du Yémen au Soudan, les conflits en Syrie, Libye, Sahel, Nigéria… Sans oublier les guérillas, gangs et milices, et autres luttes des cartels parfois quasi-insurrectionnelles. Quant au terrorisme et aux extrémismes, religieux ou politiques, il est prétexte à toutes les barbaries.
« C’est un angle très moderne que de considérer les violences morale et psychologique comme anormales. »
À part les marchands d’armes, qui regrettera les deux guerres mondiales, leurs cent millions de morts et le traumatisme qu’elles ont laissé dans l’inconscient collectif ? La Terreur qui suivit la Révolution française ? L’horreur de la Saint-Barthélémy ? Les cent cinquante ans de la « Sainte Inquisition » médiévale, les Croisades ? Les sacrifices humains des Mayas ? Les massacres espagnols en Mésoamérique ? La traite transatlantique et, plus généralement, l’esclavage ? Les génocides coloniaux ? Les conquêtes mongoles et leurs massacres de masse ? Les guerres des royaumes chinois ? Les guerres puniques de Rome contre Carthage ? Un livre entier ne suffirait pas à énumérer tous les conflits officiels ou les violences étatiques de l’Histoire.
À cela s’ajoute une violence philosophique : le peu de cas que nous faisions de la vie. Avant l’époque moderne, la mortalité était insensée ! Pas de Colombo, pas d’Hercule Poirot, pas d’inspecteur Maigret pour s’occuper des meurtres, des assassinats crapuleux, des viols, des cas de torture, d’inceste… Pour ceux-là, une justice plus ou moins expéditive, pas toujours très objective ni regardante en termes de déontologie, une superstition religieuse dominante qui permettait de conforter les desseins les plus sordides. Et la voix du pauvre, soit 99 % de la population, qui ne comptait pour rien.
Alors, était-ce vraiment mieux dans le passé, ou sommes-nous simplement mieux informés dans un monde où les réseaux sociaux et la vidéo sont accessibles en direct par tous ? Il semble surtout que notre sensibilité à la violence s’est accrue devant le déferlement informationnel dont nous sommes maintenant les victimes, et qui nous plonge dans un brouillard cognitif permanent.
Une violence systémique
La violence n’est pas seulement physique, mais aussi morale et psychologique. C’est un angle très moderne que de la considérer comme anormale.
La censure, le contrôle de la pensée, du langage, le délit de blasphème, de lèse-majesté, et leur cortège de délation pour forger une société corsetée, prisonnière du diktat des puissants. En punissant fortement au vu de tous, le pouvoir s’assurait d’une obéissance craintive.
L’humiliation publique, également, peut agiter la honte plus efficacement qu’un fouet. Les châtiments sur la place du village, le pilori, la tonte des femmes à la Libération en 1945… L’objectif est clair : livrer à la vindicte populaire, exacerber le désir de vengeance tout autant que d’effrayer les récalcitrants.
La déshumanisation est une autre violence bien connue : la propagande nazie qui niait l’humanité des Juifs en les traitant comme du bétail, les castes d’intouchables en Inde, la phrénologie qui se vantait au XIXe siècle de catégoriser les gens en fonction de la forme de leur crâne, la persécution des homosexuels assimilés au sexe opposé ou à des animaux, la ségrégation pour une couleur de peau, un détail physique, un handicap…



Le servage, les dettes, le travail forcé, la dépendance des moyens de survie forment autant de menaces implicites qui enferment aussi dans une insécurité permanente.
Enfin, le contrôle des récits collectifs, la réécriture de l’Histoire par les vainqueurs, la saturation de l’espace informationnel par une propagande contradictoire, la négation de faits historiques avérés… Tout cela illustre aussi la violence insidieuse qu’une société peut exercer sur son peuple à des fins de contrôle et d’asservissement de la pensée.
La violence invisible du quotidien
Qui n’a jamais surpris un « aujourd’hui, on ne peut plus rien dire », simplement parce qu’on prend désormais conscience d’un contenu insultant ? Un tel dépit se drape dans une sentence aussi fataliste qu’acrimonieuse. Qui parlait d’emprise, il y a encore quinze ans ? Quant au mal-être de la jeunesse, il aura fallu la pandémie de Covid pour s’y intéresser sérieusement, et cesser de la considérer d’un petit air paternaliste sur la rengaine « ça leur passera ».
Les discriminations au travail, la culpabilisation des demandeurs d’emploi, les salaires inégaux, les bassesses entre collègues, l’injonction sociale au bonheur conjugal, le manque de reconnaissance, les incivilités et plus largement le manque de respect, tout cela contribue à un bruit ambiant de violence psychologique.
Et quid des mariages forcés, de l’excision, de l’interdiction du divorce, des viols conjugaux, du contrôle de la sexualité, du fantasme dégradant de « pureté » sexuelle ? Ils relèvent de la prise d’otage identitaire. L’emprise psychologique, l’isolement des victimes, le contrôle économique, les menaces sur l’intégrité physique ou celle des enfants ont toujours fait de la famille le premier lieu de l’insécurité.
Qu’elle soit physique, morale ou psychologique, la violence sert à la coercition par la force et suit toujours le même schéma : isoler, humilier, faire douter, menacer, contrôler le récit pour enfin rendre dépendant.
Alors, peut-on vraiment dire qu’en termes de violence, c’était mieux avant ? Ou confond-on un passé moins documenté, plus silencieux, plus tolérant à l’horreur ordinaire, avec un présent qui expose désormais au grand jour ce qu’il glissait complaisamment sous le tapis de l’ignorance ?
La religion, c’était mieux avant ?
Encore une fois, tout dépend du point de vue. Pour l’autorité religieuse, sans nul doute ! Régner sans partage sur tous les aspects du quotidien permet de conserver le pouvoir indéfiniment : morale, mœurs, finances, organisation de la vie quotidienne, détention exclusive du savoir, maniement de la peur de l’au-delà, édiction des lois, exécution de la justice, prise en otage de la vie intellectuelle… Si l’Inquisition a été évoquée plus haut, on le voit encore aujourd’hui dans les théocraties qui n’ont pas encore fait leur révolution. Car lorsque la foi devient un projet politique, elle écrase l’individu et nie son libre-arbitre au nom d’une volonté supposément supérieure dont elle seule comprendrait les desseins.
Pour qui subit ce pouvoir absolu, c’est un cauchemar devenu réalité : mœurs encadrées, surveillance constante, codification vestimentaire stricte, culpabilisation, peur du scandale, censure et autocensure, mises au ban, pénitences, humiliations publiques, délation, harcèlement moral… En bref, aucune différence avec n’importe quelle autre dictature !
Là encore, les artistes nous mettent en garde contre les dérives de la foi devenue projet politique : dans La Servante écarlate, Margaret Atwood imagine Gilead, une théocratie où le pouvoir confisque le corps des femmes, et montre comment une société transforme la morale en police, et la « vertu » en instrument d’asservissement.
Car pour peu que vous vous éloigniez un tant soit peu de la seule ligne autorisée, vous encouriez les fourches caudines du régime : libre-penseurs, sexualités alternatives, dissidents, « infidèles », athées, scientifiques… ou tout simplement femmes ont toujours été persécutés quand la religion dictait ses lois.
Non, à l’évidence, pour regretter cette période, il faut non seulement une certaine dose de sadisme, mais surtout se trouver du bon côté du fouet.
L’insertion dans la société, c’était mieux avant ?
Pour ce qui est de l’emploi, le constat est plus contrasté. Si certaines générations ont connu un marché de l’emploi plus facilement accessible et plus stable, c’est au prix d’une scolarisation souvent écourtée, d’une carrière linéaire et de métiers pénibles, dangereux et usants. Avant les guerres mondiales, envisager une carrière professionnelle pour une femme était impossible ; la seule activité possible restait la prostitution, avec ses multiples dangers et ses conditions dégradantes.
Devenir propriétaire était certes plus aisé, mais les logements restaient de véritables passoires thermiques, qu’ils soient citadins ou ruraux. L’arrivée de l’eau courante, de l’électricité, d’une salle de bains et de toilettes individuelles, du tout à l’égout, ne s’est généralisée qu’au cours du XXe siècle. On ne compte plus les grands incendies qui ont ravagé les villes et capitales avant l’électrification !

Le pouvoir d’achat, lui, a connu un bond formidable avec le couronnement de la société de consommation moderne. L’apparition des réfrigérateurs et congélateurs, machines à laver le linge et la vaisselle, téléphone, radio, télévision, fours et cuisinières et ordinateurs ont apporté un confort de vie que l’humanité n’avait encore jamais connu.
Mieux avant ? C’est très discutable.
Des institutions en déliquescence ?
Côté justice et sécurité, le passé n’a rien d’un âge d’or : les agressions, les arnaques crapuleuses, les règlements de compte, les abus d’autorité, la corruption et l’arbitraire judiciaire ont longtemps été tolérés ou invisibilisés, tandis que la protection dépendait davantage de la position sociale, du réseau de connaissances et du lieu.
Aujourd’hui, les tribunaux adoptent des protocoles transparents, et accueillent en leur sein tout un chacun indépendamment de sa naissance. Et si l’institution reste encore souvent subordonnée à la volonté politique, la tendance mondiale est à son indépendance. Car l’hypermédiatisation numérique rend la violence plus visible, moins acceptable par les masses. Les peuples s’aperçoivent plus facilement que d’autres sont mieux lotis, et qu’ils peuvent reprendre leur destin en main en renversant leur régime autoritaire.
Les menaces, elles, évoluent avec les spécificités de nos sociétés : si les assassinats et les spoliations sont moins nombreux que dans les siècles passés, cybercriminalité, harcèlement en ligne, radicalisation politique ou religieuse, ou surveillance intrusive et dégradation de la vie privée prennent leur essor. Quant à la corruption et aux trafics, ils sont probablement tout aussi répandus qu’avant dans les strates de notre société ; mais la facilité de circulation du néolibéralisme leur a offert une ampleur nouvelle.
Alors, sur ces points, était-ce mieux avant ? Tout dépend du pays en question, et de qui s’interroge. Pour un Lord anglais du XIXe siècle, probablement. Pour le quidam afro-américain victime de harcèlement, certainement pas.
La violence, un mode d’expression politique ?
Un néologisme à la mode est sans conteste la « bordélisation » de la vie politique. Mais n’a-t-on pas la mémoire un peu courte ?
La violence verbale a toujours eu cours dans l’arène politique ; les invectives et autres noms d’oiseau (souvent sexistes) sont monnaie courante depuis la fondation de notre République ; des élus en venaient aux mains lors de la IIIe République ; deux députés se sont même défiés en duel en 1967. Cela dit, il est vrai qu’un Président n’avait encore jamais autant insulté publiquement et sans vergogne autant que Donald Trump lors de son second mandat.
Cette violence-là distille un poison qui se répand parfois plus loin : déshumanisation de l’adversaire, accusations de traîtrise, assimilation à un parasite, elle se prépare à justifier tous les autoritarismes, la mise au ban, voire les renversements de régime.
En poussant plus loin, elle mène plus ou moins directement aux assassinats politiques : César, Henri IV, Abraham Lincoln, le tsar Alexandre II, John Fitzgerald Kennedy, Martin Luther King, Gandhi, Yitzhak Rabin… Et plus récemment, journalistes et lanceurs d’alerte comme Alexandre Navalny, militants politiques, écologiques, syndicalistes… L’Histoire, passée ou récente, est jalonnée de ces actes de lâcheté suprême qui condamnent au silence les voix qu’on ne veut pas entendre.
A contrario, la violence devient inévitable quand un peuple se soulève contre le joug de l’oppresseur. Quand aucune solution diplomatique ou démocratique n’est plus envisageable, elle devient alors l’unique voie possible vers la libération, au prix de martyrs révolutionnaires.

Enfin, l’usage de la force, de la contrainte et de la menace est monnaie courante pour contester ou conserver le pouvoir : un coup d’État, une milice, une police politique, un tribunal d’exception, une loi taillée pour réduire l’adversaire au silence… Le prétexte commun : la désignation d’un ennemi intérieur. Le traître, l’hérétique, le dégénéré, l’infidèle, le parasite, l’agent de l’étranger. En bref, une figure commode qui permet de travestir une rivalité idéologique en question de survie collective. Opacité, intimidations, tortures, propagande sont autant d’armes que les États utilisent depuis l’apparition de la civilisation.
Mieux avant ? Je dirais plutôt, comme les Poppys, que non, non, rien n’a changé.
Et surtout la santé ! 🥂
Sur la santé, la comparaison est sans appel : la médecine, l’hygiène, l’accès aux soins, la prise en charge de la douleur, la survie des nourrissons et des mères, le traitement des maladies, l’espérance de vie ont connu des progrès spectaculaires ! Avec le développement des découvertes scientifiques, nous connaissons de mieux en mieux notre corps et son fonctionnement.
Ce fut évoqué plus haut, les pandémies comme la peste noire ou la grippe espagnole ont décimé des dizaines de millions de personnes dans le passé ; la variole, la petite vérole et autres infections sexuellement transmissibles, la goutte, la polio, la rougeole, le paludisme, le tétanos, la tuberculose ont fait énormément de victimes par le passé, et continuent à en faire dans certains pays moins développés ou hostiles à la science.
La littérature regorge de récits où la maladie occupe une place prépondérante : La dame aux camélias (Alexandre Dumas), La Peste (Albert Camus), À la recherche du temps perdu (Marcel Proust), L’amour aux temps du choléra (Gabriel García Márquez)… Et même chez Bram Stoker avec son célèbre Dracula, que je vous présente en détail dans l’article dédié à ce roman gothique.
Aujourd’hui, nous avons éradiqué beaucoup de maladies, considérablement réduit la portée et la gravité d’autres. Les défis actuels se portent sur la recherche contre le cancer, le VIH, Alzheimer, Parkinson, les maladies chroniques comme le diabète, la sédentarité, les conséquences de la pollution, la santé mentale… et bien entendu les inégalités d’accès aux soins.
Liberté, égalité, fraternité ?
Même tableau au sujet des libertés et des mœurs. La plupart des libertés dont nous jouissons aujourd’hui étaient hier restreintes, impensables ou socialement suicidaires : vote, droits des femmes et de l’enfant, dépénalisation de l’homosexualité, diversité des types de familles, concept de féminicide, liberté de conscience et d’expression, droit au blasphème… Pour regretter le temps jadis sur ce point, il faut être un homme hétérosexuel blanc affolé par la perte de sa domination sociale et politique, qui ne supporte pas la coexistence d’autres modèles d’épanouissement que le sien.
En revanche, pour ce qui est du lien social, l’embellie est questionnable. Avant Internet et les réseaux sociaux, il fallait se rencontrer pour faire connaissance. Les relations de voisinage étaient plus usuelles, les lieux de convivialité plus fréquentés (souvent réservés implicitement aux hommes), aborder des inconnu(e)s plus courant. Les enfants, moins surveillés qu’aujourd’hui, vaquaient dans la rue ou les parcs plus souvent en dehors des heures d’école – ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils y étaient en parfaite sécurité, les faits divers en témoignent.
Une violence écologique
Pour ce qui est des perspectives environnementales, les faits ne laissent aucune place au doute : nous courons à la catastrophe. Et pourtant, la France n’a pas compté autant de forêts depuis le moyen-âge ! En 150 ans, leur superficie a plus que doublé. En revanche, c’est exactement l’inverse si l’on considère toute la planète : en dix mille ans, nous lui avons ôté pas moins d’un tiers de ses forêts sur tous les continents.
Inutile de s’étendre ici sur le désastre écologique que nous provoquons sciemment, il faudrait plusieurs articles dédiés. Entre les pollutions atmosphérique, sonore, lumineuse, orbitale, maritime et pédologique (c’est-à-dire des sols), notre espèce ne cesse de détériorer son environnement et celui de toutes les autres formes de vie qui rendent la Terre habitable. Difficile, dans ces conditions, de ne pas affirmer que c’était mieux avant !
Quant au climato-scepticisme, au complotisme et à la défiance envers la science, c’est une nouvelle forme de violence psychologique qui s’exerce de façon mondiale.
Le cerveau humain et la mécanique de la nostalgie
Intéressons-nous maintenant au cœur du problème : la masse de neurones entre nos deux oreilles et ses biais cognitifs.
Le cerveau n’est pas une bibliothèque de souvenirs objectifs archivés consciencieusement ; il ne les stocke pas comme des vidéos, mais il les reconstruit de zéro à chaque fois que nous souhaitons nous les remémorer. Pour cela, il en connecte chaque fragment : l’émotion, les odeurs, les images, le contexte. Parfois, quand un élément manque, il l’invente à partir d’expériences réellement vécues, de façon cohérente, ce qui nous donne l’impression de l’exactitude. Et plus un souvenir est ancien, plus il est malléable, et moins il est fidèle. C’est là que s’installent les biais cognitifs qui peuvent nourrir l’illusion d’une félicité passée.
D’abord la rétrospection embellie (« rosy retrospection » en anglais), ou passéisme : on se rappelle plus volontiers les moments agréables que l’ennui, la fatigue, les choses déplaisantes. Soit elles ne nous ont pas suffisamment marqués, soit nous préférons les oublier.
Ensuite le biais de négativité : le présent nous paraît plus sombre parce que les mauvaises nouvelles captent davantage l’attention du cerveau (et les médias, eux, vivent de ce carburant), qui juge la fréquence d’un danger à partir de ce qu’il perçoit souvent et non de sa probabilité réelle. En effet, pour lui, ce qui est négatif risque de nous mettre en danger, il convient donc d’y prêter davantage attention que ce qui est positif, pour notre propre sécurité. C’est un très vieux réflexe de survie.
Il est un domaine où la nostalgie est clairement mal placée : l’art. Jadis, la condition des artistes était souvent déplorable, oscillant entre persécutions, censure, précarité et commandes corsetées par le pouvoir. La littérature en particulier a pris un essor spectaculaire avec l’invention de l’imprimerie, et avec elle la société tout entière : une histoire que je vous raconte dans mes articles dédiés à l’incroyable histoire de l’écriture !
S’ajoute le biais de disponibilité : si un fait violent est répété, partagé, commenté, il est perçu comme fréquent même s’il est statistiquement rare. C’est aussi le principe de la publicité : répétez suffisamment quelque chose, pour stupide qu’elle soit, vous finirez par accepter sa véracité ou sa probabilité — en particulier si autrui vient le corroborer par le même biais. C’est aussi le principe des médias qui fonctionnent comme une loupe : en braquant tous les projecteurs sur un évènement, ils en grossissent artificiellement l’importance.
La mémoire subit aussi l’effet de pic et de fin : un épisode est jugé sur son moment le plus intense et sa conclusion, non sur sa durée réelle. Ainsi, certaines périodes de jeunesse nous paraissent plus lumineuses qu’elle ne l’étaient réellement car on en n’a gardé que les pics, et leur conclusion.
Enfin, il y a un biais plus existentiel : le biais d’âge. Une partie du sentiment « c’était mieux avant » vient du fait qu’à l’époque, c’était aussi une période où nous avions moins de responsabilités, plus d’énergie, plus d’avenir perçu, avec moins de rides. Autrement dit, la nostalgie compare souvent un passé simplifié, filtré par la mémoire et l’identité, à un présent détaillé, saturé d’informations.
La résistance au changement
La nostalgie n’est pas seulement une affaire de souvenirs, mais aussi de changement et d’adaptation. Nous sommes câblés pour préférer le prévisible à la nouveauté, parce que le prévisible est rassurant et qu’il coûte moins cher en énergie mentale. C’est le biais du statu quo : à effort égal, on juge spontanément la situation connue meilleure que son alternative, même quand cette dernière est objectivement avantageuse.
À cela s’ajoute l’aversion à la perte. Psychologiquement, perdre quelque chose est plus marquant que de gagner l’équivalent. Or, tout changement s’apparente d’abord à une perte : d’habitudes, de repères, de statut, de langage commun. On perd une situation connue pour plonger dans l’inconnu, ce qui peut être effrayant. Le cerveau surévalue donc ce qu’il risque de laisser derrière lui et sous-estime ce qu’il peut gagner.
Enfin, le changement menace parfois notre identité : si le monde se transforme, nos compétences et nos certitudes peuvent sembler se dévaluer, comme une monnaie qui ne fait plus cours. D’où la tentation du « on ne peut plus rien dire », « tout fout le camp » ; ce sont souvent des manières de réclamer une stabilité émotionnelle, un terrain familier où l’on savait comment se comporter et être reconnu. Et c’est aussi un refus d’obstacle : reconnaître que la période en question n’était mieux que pour soi-même aux dépens d’autrui peut être vécu comme un jugement culpabilisant, une négation de la joie ou du bonheur vécu – ce qui est une violence morale qu’on s’inflige à soi-même, et crée du ressentiment.
Une Histoire en perpétuelle évolution
L’Histoire humaine n’avance pas en ligne droite, et encore moins vers un « mieux » simple et permanent. Elle progresse par à-coups au gré des civilisations, des codes éthiques fluctuants, corrige un problème pour en révéler un autre, remplace une violence visible par une violence plus diffuse, troque une sécurité matérielle contre une liberté nouvelle — ou l’inverse.
C’est précisément ce mouvement qui rend la nostalgie si séduisante : elle fige le passé en tableau stable, donne l’illusion de la sécurité, là où le présent n’est qu’un chantier permanent plein de bruit et de fureur. Car chaque génération prend le monde de sa jeunesse comme étalon ; tout écart s’apparente à une dégradation.
Comme les gens, la société évolue constamment : ce qui était toléré naguère ne l’est plus aujourd’hui, les personnes invisibilisées demandent le droit à être considérées et représentées. C’est dans ce mouvement de fond que se pose parfois la question de l’adaptation des grands classiques de la littérature à un lectorat moderne.
Nos civilisations s’éveillent toujours un peu plus à leur environnement, à la compréhension de l’univers dans lequel elles évoluent, mais aussi au bien-être de leur peuple et au besoin de trouver un sens cohérent à l’existence. Elles s’ajustent continuellement en cherchant un compromis entre nos instincts de domination, d’expansion, nos peurs, notre besoin d’ordre et de sécurité, de liberté, afin de conjuguer le vivre-ensemble dans un espace où rien n’est jamais définitivement acquis.
Si les droits peuvent reculer, comme on le voit en ce moment aux États-Unis d’Amérique, les vieux conflits se rallumer, les certitudes s’effondrer, l’inverse est également vrai : des conquêtes morales, sanitaires, juridiques et politiques encore impensables hier sont devenues l’évidence moderne.
L’attrait de la nostalgie
Moi aussi, soyons honnêtes, je cède parfois à mes biais de perception. Je me dis que les années 80-90, c’était le bon temps. Mais je sais très bien que cette réflexion est très intime, parce que j’étais un enfant puis un adolescent à cette époque ; entre les émissions pour la jeunesse et les dessins animés iconiques, la profusion de jouets, les débuts de l’ordinateur personnel puis d’Internet, l’explosion des radios libres, la joyeuse diversité du paysage musical où de nombreux artistes ne se prenaient pas au sérieux, les débuts des méga-stars actuelles, l’absence de réseaux sociaux, de smartphones et d’algorithmes-prisons qui appauvrissent notre culture générale… sans oublier la présence d’êtres chers, désormais disparus, il serait aisé de tomber dans une nostalgie mélancolique.
Et ce serait une erreur, car tous ces bons souvenirs occultent les aspects pénibles du quotidien, les angoisses, les maladresses, les actes manqués, tout ce que je referais différemment aujourd’hui si j’en avais la possibilité.
Non, le passé n’était pas tout rose, malgré ses bon côtés magnifiés par mon cerveau. Et surtout, il ne serait pas honnête de généraliser ma propre expérience à toute la société ; pour d’autres, ces deux décennies ont été un calvaire, marquées par des drames personnels, ou simplement sans intérêt particulier.
Rares sont les stars qui ont commencé leur carrière dans les années 80 et se maintiennent toujours dans les premières places du Top 50, quarante ans plus tard. Parmi elles, je vous propose de découvrir mes remixes de Madonna et mes remixes de Pet Shop Boys.
S’enfermer dans un « c’était mieux avant » revient souvent à demander à l’Histoire de s’arrêter ; elle traduit la peur du déclassement, de l’oubli, de ne compter pour rien, de perdre son statut. Elle se fait généralement le héraut de la peur. Et surtout, se plonger dans le passé empêche de vivre pleinement le présent, qui est seul à exister.
La seule question qui vaille, au fond, n’est pas de savoir si le passé était meilleur, car il ne reviendra jamais plus ; mais plutôt ce que nous choisissons de faire du monde actuel, ici et maintenant.
Et vous, si vous pouviez vous offrir un aller simple dans le temps, sans retour, souhaiteriez-vous vivre dans une autre époque ? Dites-le moi en commentaire ! ⤵️


