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Quand la réalité devient insupportable, la mémoire devient le dernier refuge contre la folie.
Dans une société rationalisée à l’extrême où le concept de mort n’existe pas, chacun accepte la « sublimation » comme honneur nécessaire : le moment venu, les corps sont recyclés et les cerveaux intégrés aux réseaux cognitifs de la station spatiale. Ils deviennent des Contributeurs, super-calculateurs sobres en énergie au service de la collectivité.
Elios, ingénieur de maintenance, mène une vie réglée, sans heurts ni ambitions. Quand un souvenir cher à son cœur se retrouve dans les programmes de loisirs holographiques de la station, ses certitudes vacillent.
Je vous présente les coulisses de l’écriture de cette nouvelle dans mon article Les Contributeurs, quand Matrix rencontre Metropolis.
Le regard vide, le crâne rasé à blanc, les lèvres entrouvertes, l’homme gisait entravé sur une table de contention. Engoncé dans l’uniforme gris des prisonniers, il n’était déjà plus que l’ombre d’un souvenir pour les centaines de milliers d’yeux qui regardaient, via l’Omniscope, la diffusion en direct.
— Ale’f Miva, vous avez été reconnu coupable de sabotage d’unité cognitive et de tentative de destruction d’actifs communautaires vitaux.
Des grognements étouffés d’indignation ponctuèrent l’écoute attentive des ingénieurs. Le superviseur, levant un sourcil réprobateur, leur fit signe de se taire.
— Le Comité de la Continuité vous propose une sublimation anticipée. Exprimez-vous une objection ?
L’homme, qui n’avait toujours pas cligné des yeux, ne réagit pas. Dans la salle, hypnotisés par la scène holographique plus vraie que nature qui flottait quelques centimètres au-dessus de l’Omniscope, chacun retint son souffle. La voix féminine, désincarnée, reprit sur son ton monocorde : « Vous serez réaffecté au recyclage des ordures industrielles du niveau 9 en tant que Système Cognitif Embarqué. Loués soient les Contributeurs. »
D’aucuns grimacèrent d’empathie, d’autres acquiescèrent d’une mine grave. Elios, lui, se détourna de l’Omniscope. De stature moyenne, les cheveux bruns parfaitement peignés, la bouche large et le visage glabre, il retourna à son poste. Orf lui jeta un regard appuyé, l’incitant à revenir d’un discret signe du menton – elle savait que le superviseur n’appréciait pas qu’on s’éclipse pendant une diffusion. Elios ne céda pas. Il s’installa devant sa large console ; quel intérêt d’observer une fois de plus le processus de sublimation ? Le spectacle ne variait pas, cela le mettait mal à l’aise. Il tenta de se concentrer sur ses tâches tandis que, derrière lui et dans un silence religieux, cliquetaient les instruments chirurgicaux.
Quand l’holoprojection s’évanouit, chacun reprit ses activités. Orf traîna un tabouret et s’assit près d’Elios :
— Ce n’est pas la première fois que tu pars avant la fin, tu devrais faire attention.
— Ça va, je n’étais pas le seul. Regarde, Nixos ne s’est même pas déplacé. C’est toujours pareil, de toute façon. Ils n’objectent jamais et, franchement, l’opération est interminable… Et puis, je trouve ça un peu humiliant.
— Humiliant ? s’étonna-t-elle.
Il se détourna de l’écran pour lui faire face.
— Une sublimation, c’est quelque chose de personnel, non ? C’est drôlement intime. Ça ne me plairait pas qu’un million de personnes scrute chaque étape de l’extraction de mes souvenirs, puis de mon cerveau. Tu aimerais ça, toi ?
Orf haussa les épaules :
— C’est différent, c’était un criminel. Si tu ne veux pas étaler au grand jour ton intimité, comme tu dis, il suffit de respecter la loi. Moi, je trouve ça bien de rappeler aux résidents que, même s’il a mal agi, s’il a menacé la cohésion de la société, on lui donne une seconde chance. Il contribuera au bien commun par-delà son individualité. Il deviendra utile à tous. C’est un message d’espoir universel, tu ne trouves pas ?
Elios réfléchit, le regard perdu dans la baie vitrée qui donnait sur l’espace étoilé. La géante gazeuse Mare’k remplissait une part non négligeable du panorama ; de fines nuances claires ou foncées s’étiraient en longs filaments dans son épaisse atmosphère bleu-vert. Dans son ombre, plus bas, on devinait sa lune Thy’l autour de laquelle orbitait la station. À l’extérieur, un petit drone SCE s’affairait à réparer un micro-impact sur le bord de la coque.
— La rédemption, oui, c’est vrai. Je suppose que tu as raison.
Elle fit jouer machinalement son badge rouge et jaune entre ses doigts.
— Je trouve que ça va bien au-delà de la rédemption, développa-t-elle. La violence naît d’une souffrance. Quand on va bien, on n’a pas envie de faire souffrir les autres. Regarde, maintenant, il ne souffre plus. Plus de névroses, de corps physique, de mémoire… Il a trouvé la paix. La vraie, celle du vide, celle qui soulage. La sublimation est un don.
— Oui, oui, je sais. Ce n’est pas ça que je trouve gênant.
— Quoi d’autre ? Des cerveaux, ce n’est pas ce qui manque dans le quotidien d’un ingénieur de maintenance ou d’une neuro-mécanicienne ! plaisanta-t-elle en captant le regard d’Elios. On n’a jamais fait mieux en matière de super-calculateur. T’imagines la quantité d’énergie qu’il faudrait pour faire fonctionner les IA de la station, sans eux ?
— Je te l’ai dit, c’est… Je ne sais pas, une sensation, c’est difficile à expliquer. C’est un peu comme être effacé de la communauté. Du monde. J’ai déjà oublié son nom !
— Ça c’est facile, il suffit de consulter la liste des Contributeurs. Nous aussi, on y sera honorés un jour ou l’autre, comme tout le monde. Et puis, t’es bien placé pour savoir que ses plus beaux souvenirs seront bientôt disponibles dans les holosphères. Ils vivront à jamais pour tous les résidents. Quel plus bel hommage à une vie ? On efface l’ardoise, on garde le meilleur.
Elios se laissa aller contre le dossier de sa chaise, pensif. « Tu ne te demandes jamais où tu seras réaffectée, après ta sublimation ? Moi, ça me plairait de rester ici, au niveau trois, et de m’occuper du réseau holo.
— Tâche de ne pas contrarier le superviseur, alors ! En attendant, regarde ton écran, c’est l’heure ! » chuchota-t-elle en désignant une invite qui clignotait discrètement.
Elle se leva en lui tapotant amicalement l’épaule, remit le tabouret à sa place et lui fit un clin d’œil en quittant la salle.
Les ingénieurs du département Maintenance Opérationnelle des Réseaux Techniques du 3e niveau sont conviés à la réunion d’assignation.
La pièce, immaculée, était surnommée « le dôme » du fait de sa forme. Au centre trônait une grande table ronde, sur le périmètre de laquelle étaient enchâssés une vingtaine d’écrans à intervalles réguliers. Chaque ingénieur du pôle s’assit devant l’un d’eux – seul un siège resta vide.
La lumière ambiante s’atténua, changea subtilement de couleur, puis les écrans s’animèrent. En silence, chacun découvrit ses ordres de mission quotidiens qui défilèrent l’un après l’autre sur la surface noire. Le dos de l’écran qui restait sans spectateur scintilla d’une lueur orange. Un carillon mélodieux précéda la voix omniscopique : « Absence de l’ingénieure Yséa Nakov. Redistribution de ses assignations. »
De nouvelles lignes s’affichèrent sur certains écrans qui provoquèrent soupirs et maugréements. Quand toutes les tâches furent réparties, la lueur orange tourna au vert.
— Je demande un échange d’assignation.
L’homme qui prit la parole était chauve et portait de grosses lunettes qui lui donnaient un air de taupe. Quand il sélectionna un ordre de son doigt maigre, le carillon retentit de nouveau : « Demande acceptée. Alio’r Sikaya sollicite un échange. Attente des propositions. »
Tandis que le dos du moniteur d’Alio’r scintillait en orange, chacun avisa la tâche en question. Des regards s’échangèrent, une femme mince aux cheveux roux et courts hocha la tête puis effleura son écran.
— Proposition validée.
Quand l’orange vira au vert, la voix reprit : « Le Comité vous félicite pour vos résultats de la précédente rotation. Une progression moyenne de trois pour cent d’efficience a été enregistrée. Votre classement individuel est disponible sur votre tablette. »
Les yeux se baissèrent en chœur sur les interfaces translucides. Elios tiqua : une assignation supplémentaire lui était notifiée. Un secteur du niveau 1 lui serait exceptionnellement dévolu lors de cette rotation, en récompense de sa première place au classement.
— Merci pour votre engagement. Loués soient les Contributeurs.
— Loués soient les Contributeurs, répétèrent-ils de concert.
Les écrans s’éteignirent et la luminosité ambiante revint à la normale.
Chacun retourna à son poste en silence.
— Quatrième séquence. Contributrice : Ize’n Korr. S’est distinguée par l’enseignement du civisme communautaire appliqué. Réaffectée aux systèmes de communication interne. Loués soient les Contributeurs.
Le carillon marqua la fin de l’hommage séquentiel.
Elios observa le visage holographique de Korr. Il flottait, surdimensionné, tournant lentement sur lui-même, au-dessus de l’Omniscope. Il se dit qu’elle avait été jolie. Si ses yeux n’avaient pas été inexpressifs, on aurait pu croire qu’elle saluait du regard chacun de ses collègues, tour à tour. Elle était un système cognitif intégré, à présent : un SCI. Il se demanda à quand remontait sa sublimation, et si elle comprenait les conversations qui transitaient par ses calculs. Il sourit à cette pensée absurde ; la sublimation ne laissait intactes que les fonctions logiques d’un cerveau ainsi que ses capacités de traitement de données. Sans conscience propre, imaginer qu’on puisse comprendre quoi que ce soit – ne serait-ce qu’envisager le monde extérieur – relevait du saugrenu le plus stupide !
— Tu te souviens de Dreide’n ?
La voix d’Orf dans son oreillette interrompit ses divagations. Il se tourna face à sa console et reprit son analyse des circuits d’épuration des filtres métaboliques.
— Un peu. C’était ton collègue, non ?
— Oui, ça fait un bail. Il avait été transféré au niveau sept, au R&D. On vient de recevoir une notification, il part à la retraite.
— Ho ! Déjà ?
— Eh oui, cinquante sols ! Ça passe vite, mine de rien. Il va nous manquer. Tu savais que c’était grâce à lui que le nouveau neurogel a été mis au point ? Je me demande s’il va quitter Ysgar-3. J’ai du mal à l’imaginer se la couler douce, en mode pépère. Il était du genre hyperactif.
— J’ai entendu dire qu’ils ouvraient un nouveau parc à thème sur Ysgar-8.
— Un attrape-touristes ? s’esclaffa-t-elle. Ça m’étonnerait beaucoup ! Je le vois plutôt réserver un circuit autour des jumeaux.
— Un circuit solaire, c’est pas un peu extrême, pour un retraité ?
— Pour un retraité, peut-être ; pour Dreide’n, c’est une promenade de santé ! Il a toujours été accro aux sensations fortes. Et, à mon avis, il va vouloir profiter à fond de ses vingt derniers sols.
Elios se fendit d’un sourire ironique en faisant défiler les données d’oxygénation :
— C’est bien, ça ajoutera de la diversité aux holos à sa sublimation.
— Et toi, t’as déjà pensé à ce que tu feras de tes vingt sols de liberté ?
— Dis donc, si tu permets, j’en ai encore dix-neuf avant de me faire une idée !
Il marqua une pause, ménageant son effet :
— Remarque, je vais peut-être y réfléchir sur Talasséa…
— T’as fait une nouvelle demande de congés ? Monsieur est un cachotier ! Tu pars quand ?
— J’attends encore la réponse de…
Des chiffres incohérents retinrent soudain l’attention d’Elios. Il se pencha sur son écran, ses fins sourcils froncés. Il effleura les commandes tactiles.
— Elios ? Tu es là ?
Absorbé par ses tentatives de régulation, il laissa Orf répéter sa question avant de sortir de son mutisme.
— Attends, il y a un truc qui cloche. Je reçois des données contradictoires d’un SCI du niveau un.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— C’est bizarre. Le taux d’oxygénation ne correspond pas à l’activité de l’unité. J’ai beau réajuster les flux, rien ne change. Ça n’a aucun sens !
— Donne-moi le numéro de l’alerte, je vais vérifier.
Après une nouvelle pause, la voix d’Elios se fit plus tendue.
— C’est ça qui est étrange : il n’y a aucune alerte. Pas le moindre avertissement.
— Pas d’alerte ? Impossible. T’es certain que tu ne te trompes pas ? Le système est infaillible.
— Je t’assure, c’est la troisième fois que je vérifie ! J’ai même essayé de bypasser le réseau secondaire, les relevés sont identiques.
— Pas de raison de s’affoler, alors. S’il n’y a pas d’alerte, c’est qu’aucune intervention n’est nécessaire. Ça va sûrement se corriger tout seul.
— Je n’aime pas ça, Orf. C’est la première fois que j’observe des variations aussi incohérentes. Ça ne me dit rien qui vaille.
— Écoute, si ça peut te rassurer, on va sur place ensemble et on vérifie de visu ?
— Sans ordre de mission ? fit-il, interloqué.
— Je commence à comprendre pourquoi t’es le primat de ta classe, le taquina-t-elle. Allez viens, on se rejoint à l’ascenseur quatre.
Adossée contre la paroi, les bras croisés et le sourire espiègle, Orf attendait Elios qui apparut au détour du couloir, sa tablette en main.
— J’ai failli attendre !
— Figure-toi que certains bossent, ici ! J’ai demandé à Nixos de prendre le relais, il me devait bien ça.
Ils s’engouffrèrent dans la cabine qui commença à s’élever dans le tube transparent. Le cœur névralgique du niveau 3, entièrement dédié aux loisirs et aux arts, s’offrait à cette vue aérienne : la grande fontaine multicolore, les aires de jeu destinées aux enfants, le grand portail vers les holosphères, les parcours sportifs… Sans oublier l’immense baie vitrée spatiale, véritable tableau vivant où s’invitaient régulièrement Mare’k, ses fins anneaux et sa lune Thy’l dont l’atmosphère toxique, blonde striée d’ocre, jetait une clarté flave dans l’immense hall.
Elios transféra les données de sa tablette sur celle d’Orf. « Voilà, c’est l’unité 1L-14S.
— Oh, secteur du contrôle fonctionnel, rien que ça ! Cette fois, tu m’emmènes chez les gros poissons !
— Ah ne me parle pas de poissons, s’il te plaît. Quand je pense qu’à l’heure actuelle, certains se prélassent dans une capsule subaquatique, à contempler la vie marine et silencieuse loin de tous ces incidents…
— Talasséa ?
— Un endroit magique.
— Ça confine à l’obsession…
— Tu ne peux pas comprendre, tu n’as jamais quitté Ysgar-3 !
— On a tout ce qu’il faut, ici. Regarde ! fit-elle en embrassant la vue d’un large mouvement de bras.
— L’intérêt des congés, c’est de changer d’air, tu comprends ? Voir d’autres visages, d’autres paysages, entendre d’autres langues, découvrir d’autres cultures… Élargir ton horizon ! Dreide’n l’a bien compris, lui. Tu devrais suivre son exemple.
— Dixit celui qui déteste quitter son petit confort…
— Je t’assure, si je ne devais garder qu’un seul souvenir de mes congés, ce serait ce moment hors du temps, dans un lagon suspendu. Une étendue immense à la paroi transparente, avec Mare’k juste en dessous, énorme, irréelle. L’impression de flotter dans l’espace, dans une eau si claire, miroitante, parmi tous ces minuscules lucènes qui scintillaient dans la lumière… On aurait dit un banc d’étoiles qui dansaient ensemble. Magique, je te dis ! C’est là qu’il a surgi ; un animal incroyable, je n’en avais encore jamais vu. Je crois que son espèce vivait dans les océans de Néeréa, il y a longtemps, avant les guerres Obsidiennes. Une sorte de grand cétacé, à la peau irisée, palpitante, sans nageoires mais avec des sortes de voiles souples et des rubans sensoriels, bioluminescents. Il se mouvait avec une telle grâce !
— Attends, un aurélodon ?
— Oui, c’est ça ! Tu vas rire, mais je l’ai appelé Gloupie.
Orf pouffa, puis lui lança un regard autant incrédule qu’amusé :
— Pardon, mais Gloupie, sérieusement ? Une créature aussi majestueuse ?
En traversant le niveau 2, réservé aux ailes médicales et aux laboratoires, l’ascenseur s’opacifia.
— Je sais, le nom est ridicule. Mais c’était celui de mon petit tardron quand j’étais gosse. Tu vois, les espèces de poissons-bulle ? Je l’adorais. Va savoir pourquoi, cette créature m’y a tout de suite fait penser. La façon dont elle était attirée par mes mouvements, peut-être, sa douceur, son empathie, son côté rassurant… On est restés là, tous les deux, à nager l’un avec l’autre dans ce décor féerique. J’en ai perdu la notion du temps. Je crois que je n’ai jamais rien vécu d’aussi intense et inattendu, depuis. Et ça, crois-moi, ça vaut tous les holos du monde !
— Eh bah ! Si tu te reconvertis un jour, pense à l’office du tourisme ; tu m’as presque donné envie d’aller y piquer une tête.
— Parce que tu crois que je te mettrais sur la liste des V.I.P. ?
— Tu sais, moi, une réduc’, un cocktail de bienvenue, et je suis capable de faire semblant d’aimer nager ! »
Elios rit de bon cœur tandis que les portes s’ouvraient lentement sur le hall d’accueil du niveau 1.
Une lumière ivoire baignait ce vaste espace circulaire au centre duquel trônait un Omniscope : monolithe translucide aux lignes pures, légèrement nacré, il se dressait sur un étroit piédestal doré, obélisque sans interface visible. Du haut plafond tombaient quatre pylônes tels des stalactites parfaitement ordonnées. Translucides, parcourus d’influx électriques bleutés, ils diffusaient chacun des informations administratives en hologrammes flottants. Face aux ascenseurs, les soleils jumeaux jetaient leurs rayons sur le large panneau de verre teinté qui ajourait la coque.
Se référant aux instructions de sa tablette, Elios guida Orf dans un dédale de corridors immaculés vers le secteur technique des systèmes de la station.
— Là, fit Elios. Les relevés indiquent une perte de puissance lumineuse de cinq pour cent et une température en chute de huit pour cent.
— Tu es sûr ? Je ne perçois rien d’anormal.
— Une différence si faible ne se remarque quasiment pas, argumenta-t-il en sortant un modulateur multispectral de la trousse accrochée à sa ceinture.
Il procéda à plusieurs relevés tandis qu’Orf inspectait les environs d’un œil inquisiteur.
— Bizarre, finit-il par reconnaître. Les paramètres sont nominaux.
— Tu vois ! C’est ce que je te disais.
— Mais regarde, les données ne correspondent pas ! Il y a clairement une baisse de régime sur l’unité 1L-14S. Allons vérifier son taux d’oxygénation.
Arrivés devant le local hébergeant les SCI, Elios usa de son badge jaune et bleu afin de déverrouiller le champ de force.
— Voilà, c’est celle-ci, dit-il en désignant une des douze colonnes, chacune encastrée dans une alcôve. Je vais contrôler le réseau d’échange neuronal, tu veux t’occuper de la capsule ?
— Ne t’inquiète pas, Elios, je connais mon job. C’est moi, la neuro-mécanicienne, tu te souviens ? Détends-toi !
La colonne, haute comme un homme, parfaitement lisse, d’un gris anthracite mat, était parcourue d’une étroite ligne lumineuse verticale qui pulsait faiblement à intervalles réguliers. À hauteur des yeux, un simple affichage électronique indiquait :
1L-14S
Statut : Actif
Cognition : 99,8 %
Quand Orf approcha sa tablette, un petit volet invisible coulissa, dévoilant un port d’accès sans contact. De son côté, Elios avait ouvert l’armoire technique qui gérait les douze unités, et avait déjà commencé ses relevés et autres simulations.
— Elios… C’est incroyable !
— Quoi ? s’exclama-t-il en faisant volte-face.
Elle déclama sur un ton théâtral :
— L’historique des paramètres est étrangement normal ! Tout se passe comme si… il n’y avait aucun problème ici !
Elle ponctua sa phrase d’un sourire narquois. Elios, visiblement déçu, lâcha un soupir d’exaspération :
— Ah ah ah. Merci Orf, c’était très amusant. Le réseau aussi, je l’admets, montre une activité nominale.
— Dans ce cas, où est le problème ? Elios, je ne sais pas ce que t’as, depuis ce matin, t’as l’air troublé. T’es certain que ça va ? C’est ta demande de congés qui perturbe autant ? Qu’est-ce qui se passe ?
— Non, non, ce n’est pas ça. Tu as vu les chiffres, je te les ai montrés. Il y a une décorrélation, les flux ne mentent pas. Ça cache quelque chose.
— Vraiment, si elle n’a déclenché aucune alarme, il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Moi aussi, j’ai vu mon lot de bizarreries, tu sais. Un bug, un dysfonctionnement passager, des signaux étranges et éphémères qui ne se reproduisent jamais, ça arrive de temps en temps. Ce ne sont pas des machines, après tout ! dit-elle en toquant sur la colonne du SCI.
Elios, peu convaincu, fit une moue dubitative.
— Tu comprends ce que je veux dire, reprit-elle. Ils sont davantage que des machines. Le cerveau est un organe complexe. Il reste encore quelques zones d’ombre qui nous échappent. Par exemple, je me souviens d’un ancien SCI en charge de la programmation musicale des listes à la demande ; il persistait à inclure la même vieille chanson, quelles que soient les instructions.
Elle se mit à fredonner maladroitement l’air du refrain. Elios sourit :
— Ce que tu ne dis pas. Je la connais, oui, je l’avais oubliée.
Le regard d’Orf erra dans le vague :
— Le plus étrange, c’est que personne, malgré les batteries de tests, n’a réussi à comprendre comment il parvenait à shunter son programme. Je suppose que, parfois, la mémoire laisse des traces inexpliquées…
— Vous n’avez jamais réussi à isoler la cause ?
— Non. Mais il approchait des quarante cycles, c’est rare de les garder si longtemps. Je suppose qu’il fallait s’attendre à des défaillances. On l’a recyclé et remplacé par un neuf. Problème réglé !
Ils furent interrompus par une alerte sur la tablette d’Elios.
Ordre de mission prioritaire.
Incident mineur à l’holosphère 42, secteur Magenta, niveau 3.
Présence requise dès que possible.
— Ah. On dirait que le devoir m’appelle ailleurs.
— Et cette fois, t’as un ordre de mission. Vas-y. Si ça peut te rassurer, je pousse mon examen sur cette unité, histoire d’être sûrs.
— Tu ferais ça ?
— Tu sais bien que je serai toujours là pour toi, Elios.
— Merci Orf, t’es la meilleure ! Tiens-moi au jus.
Après avoir abaissé ou relevé plusieurs interrupteurs, il referma l’armoire technique pendant qu’Orf fit coulisser la partie supérieure de la colonne, dévoilant le sommet d’un réservoir rempli d’un liquide verdâtre.
Avant de sortir du local, il se retourna et lança, sourire en coin :
— Au fait. Va pour la réduc’ et le cocktail de bienvenue !
Le secteur des holosphères était baigné d’une lumière douce et chaude ; des sons organiques, censés rappeler l’écosystème de Thy’l du temps où la nature s’y épanouissait, palpitaient discrètement, en fond sonore. Chaque cabine était précédée d’un vestibule privatif, minimaliste mais confortable, permettant de choisir son expérience et de s’y préparer en toute sérénité.
En arrivant devant la borne de sélection 42, Elios trouva un homme et une fillette en plein désarroi.
La petite, dans les cinq sols, brune aux cheveux longs, fixait la console au bord des larmes ; l’homme, grand et mince, la mine abattue, tapotait nerveusement sur l’interface quand Elios passa la porte.
— Je te dis que ça ne marche pas ! s’agaça l’homme. Tu vois bien, le système a complètement planté.
— Ça a fait BIIIIP ! rouspéta la fillette comme on énonce une sentence mortelle, sourcils froncés, arborant l’expression sauvage du fauve qu’il ne faut pas contrarier.
En s’approchant, Elios dut monopoliser toute sa volonté pour dissimuler son amusement :
— Oh, vraiment : « Bip » :
— Oui, reprit le père manifestement angoissé, concentré sur la console. La borne a bipé. Ça ne bipe jamais, je n’avais jamais entendu une borne biper. C’était très agressif. On aurait dit qu’elle souffrait. Je n’arrive pas à revenir au menu, rien ne répond. (Il soupira de désespoir) Et par-dessus le marché… « Profil verrouillé » !
Elios approcha de la borne :
— Ne vous inquiétez pas, je vais arranger ça. Toutes nos excuses pour ce désagrément.
Il consulta sa tablette, puis se connecta à un compartiment technique avant de procéder à son analyse.
— Papa ! geignit la petite sur un ton lancinant.
— Oui, ma chérie. J’espère que ce n’est pas grave. Tu as vu, j’ai simplement voulu lancer le programme, je ne comprends pas.
— Non, rassurez-vous. Ce type d’incident est rare, mais je crois savoir ce qui cloche.
Il modifia certains branchements, réaligna des flux de données, puis éteignit la console avant de la rallumer. La fillette, le menton tremblotant, s’était blottie contre son père, tous deux suspendus aux tressaillements de l’écran.
— Le système redémarre, assura Elios, refermant le compartiment. Il s’était bloqué, ça peut arriver quand la mémoire n’a pas été correctement purgée : la sélection entre en conflit avec le choix précédent, et verrouille le profil par mesure de sécurité.
— On dirait que ça refonctionne… Ça me rassure, ce n’était pas de ma faute.
— Pas du tout, assura Elios en souriant.
Il s’accroupit, s’adressant à l’enfant : « Tu vas pouvoir entrer dans le souvenir que tu voulais ! »
Timide, elle ne croisa pas son regard, mais son visage juvénile s’illumina aussi vite que l’éclaircie chasse un orage d’été :
— Youpi !
Elios se redressa et vérifia l’écran de la borne.
— Regarde, le menu est de retour, constata le père. Pose ta main sur le capteur.
— Quel programme vouliez-vous lancer :
L’homme, qui ne s’était toujours pas tourné vers Elios, consulta l’enfant d’un œil :
— Alors… On avait dit Talasséa, c’est ça : Le troisième choix. Apprendre à nager avec Gloubie.
— Gloupie ! corrigea vivement la petite en fusillant son père du regard.
— Oui ma chérie, pardon, apprendre à nager avec Gloupie.
À ces mots, Elios se figea, craignant d’avoir bien entendu. Il resta hébété tandis que l’homme répéta son choix. Interdit, il se pencha sur la console. Ce n’était pas possible. Il avait sûrement déformé ses paroles, ou on lui faisait une blague. C’était lui qui avait donné ce nom stupide à cette créature, il n’en avait parlé à personne d’autre qu’à Orf, quelques minutes plus tôt ! En examinant la liste des programmes disponibles, son cœur s’arrêta :
Apprendre à nager avec Gloupie
Lieu : Station Talasséa, lagon suspendu au-dessus de Mare’k.
Durée : 1 à 2 séquences selon progression.
Description : Lors de cette séance d’apprentissage assistée, vous plongerez dans une expérience sensorielle inoubliable pour découvrir en douceur les bases de la nage aquatique. Guidés à votre rythme par Gloupie, fascinant cétacé des temps anciens, vous évoluerez dans un environnement inspiré des eaux profondes de la planète Néeréa. Laissez-vous porter par les bancs scintillants de lucènes dans un bassin transparent, ouvert sur l’immensité de l’espace, trônant au-dessus de la majestueuse Mare’k.
Elios fut pris d’une vague de sueur froide.
— Ça ne se lance pas, s’alarma le père. Il y a encore un problème :
— Non non, finit par répondre Elios d’une voix blanche. Tout va bien. Tout va très bien. Apprendre à nager avec Gloupie. Voilà.
Il autorisa le lancement du programme, sortit du vestibule dans un état second puis s’adossa contre la paroi écrue du couloir. Il peinait à prendre conscience de ce qu’il venait de lire : l’exacte description de son propre souvenir. Pourtant, il n’avait jamais demandé à visionner cet holo – il en était pratiquement certain. Son souvenir était réel, il le sentait dans ses tripes, ce n’était pas un simple bon moment passé dans une holosphère. Quelque chose sonnait faux.
Il n’y avait pas trente-six façons de répondre au déferlement de questions qui l’assaillait : il devait vérifier ce programme à la racine.
Se ressaisissant, il indiqua sur sa tablette un besoin d’informations complémentaires, résolu à se rendre sans tarder au Réseau d’Expériences Virtuelles et Expérimentations Sensorielles, en charge de l’intégration et de la gestion des programmes holographiques.
(…)